Doit-on craindre le développement de l’IA en Chine?

La Chine veut transformer l’intelligence artificielle (IA) en une industrie d’un billion de Yuans (195 G$ CAN) d’ici 2030 et y voit une ressource essentielle à sa croissance économique ainsi qu’au maintien de son statut comme puissance mondiale. Quels seront les impacts d’une telle révolution sur l’Occident? Faut-il redouter le jour où l’IA s’éveillera dans l’empire du Milieu?

Le Plan de développement de l’IA (PDIA) de la République populaire de Chine vise à faire du pays le chef de file international de cette technologie. Si ce dernier compte grandement sur le secteur privé pour propulser les ambitions du gouvernement, l’État chinois n’hésite pas à investir dans ce domaine pour asseoir son hégémonie numérique.

Il suffit de voir les énormes sommes déboursées pour le constater. Des projets comme le parc de recherche en IA du district de Mentougou, en banlieue de Pékin, qui bénéficiera d’un fonds de 2,7 G$ pour sa construction et qui durera cinq ans, témoigne de l’intérêt pour ce secteur.

 

DES CONSÉQUENCES AU QUÉBEC?

Est-ce que de tels investissements auront des effets sur l’industrie de l’IA au Québec et au Canada? Il est difficile de le dire selon les experts.

Est-ce qu’une croissance de l’IA en Chine signifie une baisse de ce secteur en occident? Ce n’est pas certain. Nous avons longtemps eu le monopole de la création d’emplois de cols blancs dans le milieu des technologies. La Chine veut désormais tirer son épingle du jeu. Elle ne veut plus être dépendante des marchés nord-américains et européens – Serge Granger, professeur titulaire à l’École de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke et expert en politique chinoise.

« Il pourrait y avoir un danger si nous devenons dépendants à notre tour de l’IA chinoise au détriment de nos propres innovations, mais cela arriverait seulement à long terme », souligne M. Granger.

Pour Gabrielle Gendron, chercheuse et titulaire de la bourse de recherche Raoul-Dandurand à l’Observatoire des conflits multidimensionnels de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), les résultats de la politique chinoise ne se feront pas sentir chez nous prochainement.

« Il faudra d’abord que la Chine solidifie son industrie de l’IA avant d’avoir un impact en occident. Pour l’instant, son influence sera plutôt perçue chez ses voisins géographiques », souligne l’étudiante à la maîtrise dont le sujet de prédilection est le développement numérique de la Chine.

Celle-ci donne en exemple le cas de la capitale malaisienne, Kuala Lumpur, qui, à la suite d’un accord signé en 2019 avec le géant numérique Alibaba, est en voie de devenir la première ville intelligente développée par l’industrie chinoise en dehors de ses frontières.

QUESTIONS D’ÉTHIQUE

Plusieurs enjeux éthiques émergent lorsqu’on aborde le développement de l’IA en Chine.

Perçue comme un gouvernement autoritaire, la République populaire de Chine choque les esprits occidentaux avec ses politiques telles que la mise en place d’un système de crédit social ou la répression systématique des Ouïghours, une minorité ethnique de confession musulmane. Ces projets sociaux “problématiques” seraient impossibles à leur échelle actuelle sans l’utilisation de l’IA et des données massives.

Plus près de chez nous, les controverses autour de la technologie 5G, dans laquelle la Chine est pionnière, et de la croissance du géant de l’information et de la communication Huawei font craindre pour la sécurité de nos données personnelles.

De plus, en décembre 2020, Immervision, une entreprise québécoise dont le ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon est en partie propriétaire, s’est trouvée dans l’eau chaude à la suite d’un reportage du Journal de Montréal. Le texte révélait que la compagnie fournissait des caméras de surveillance à la firme chinoise Hikvision, qui est liée à la répression des Ouïghours par le gouvernement de Pékin, selon le gouvernement fédéral américain.

DIRE NON À L’IA CHINOISE?

Ceci étant dit, faut-il redouter les partenariats économiques avec le secteur chinois de l’IA? Tout n’est pas blanc ou noir selon Mme Gendron.

Il est certain que la Chine ne possède pas les mêmes standards que les nôtres en ce qui concerne la protection de la vie privée. Cependant, tout développement de l’IA est potentiellement à craindre, et ce, peu importe qu’il provienne de la Chine ou des États-Unis. Il y aura toujours des enjeux éthiques qui y seront rattachés – Gabrielle Gendron, chercheuse et titulaire de la bourse de recherche Raoul-Dandurand à l’Observatoire des conflits multidimensionnels de l’Université du Québec à Montréal

De plus, des effets positifs peuvent émerger de l’innovation chinoise. Des projets de villes intelligentes, comme celui à Kuala Lumpur, ont le potentiel d’améliorer la sécurité des résidents et d’alléger la circulation sur le réseau automobile, note-t-elle.

De son côté, le professeur Granger invite à la prudence à ce sujet. « L’IA et les métadonnées sont très dangereuses. On pourrait facilement imaginer des informations personnelles sensibles tomber entre les mains de personnes mal intentionnées pour faire du chantage ou de l’espionnage industriel. En territoire chinois, l’IA offre un outil de contrôle social inouï. Il peut y avoir des dérives sérieuses. », indique-t-il.

En 2013, le président Xi Jinping a présenté son « Rêve chinois » dont l’objectif est de faire grimper le développement économique de sa nation à la moyenne de l’OCDE d’ici 2049. Les défis à relever pour y parvenir sont énormes : vieillissement de la population, absence de filet social national, transformation du secteur manufacturier vers une économie du savoir.

L’IA offre des solutions alléchantes à ces problèmes dont la Chine ne pourra pas se passer. Reste à savoir si le reste de la planète saura suivre la cadence.

Crédit photo: Pexels/Sabel Blanco.

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