[ANALYSE] Peut-on émuler la mémoire humaine?

La mémoire est un processus sélectif de données très complexe. Celle des ordinateurs vise le stockage temporaire ou définitif du Big Data. Celle de l’IA est augmentée par l’analyse de suites de séquences interreliées. Notre mémoire individuelle est altérée par nos modes de vie et fonctionne comme un muscle plus ou moins entraîné. Qu’en est-il de notre mémoire collective?

Quelle soit collective ou individuelle, la mémoire est avant tout une manière d’être par rapport au temps. Par la mémoire nous tentons de saisir l’insaisissable : le temps. Nous voulons être immortels. La mémoire prend donc son sens dans la finitude, c’est-à-dire dans ce qui fait qu’une chose a un début et une fin. Elle est inutile et illogique dans un processus infini.

UN DÉSIR D’IMMORTALITÉ

Bien que nos tentatives humaines d’immortalité aient été vaines, jusqu’à présent, ce sont elles qui sont à la source de toutes nos créations artistiques. Nous cherchons à vaincre notre finitude en nous représentant nous-mêmes et ce qui nous entoure. Serons-nous un jour capables de nous rendre immortel grâce à l’intelligence artificielle?

L’analyse des systèmes neuronaux grâce à l’IA nous permet de rêver à cette immortalité. Plusieurs projets sont en cours en vue d’une émulation complète du cerveau humain. Serions-nous alors capables, un jour, de transposer notre conscience sur un autre support que notre corps?

Le connectionnisme est une théorie selon laquelle les processus mentaux peuvent s’expliquer par la modélisation de calculs de type neuronaux. Ces théoriciens affirment que nous pourrons un jour expliquer de cette façon la conscience humaine.

LES PROJETS EN COURS

Le Massachussetts Institute of Technology (MIT) enseigne aujourd’hui la science connectomics. C’est l’étude des connectomes permettant la cartographie du système nerveux et plus particulièrement du cerveau. L’objectif étant de créer une carte complète des connexions du cerveau humain.

Le Human Connectome Project du NIH (National Institute of Health) cartographie le cerveau humain chez des sujets en bonne santé (Washington University in St. Louis, University of Minnesota, University of Oxford).

Le Human Brain Project (HBP) est un projet de recherche scientifique basé sur une infrastructure collaborative entre les neurosciences, l’informatique et la neurologie. C’est un projet de la Commission européenne pour l’avenir et les technologies émergentes. Le HBP est coordonné par l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne. Il est financé par l’Union européenne.

À Montréal, l’Université de McGill et le Centre de recherche Allemand de Jülich s’associent pour créer le projet  Big Brain. Une plateforme de partage de données et de calculs en lien avec le Human Brain Project européen et le programme canadien Healthy Brains for Healthy Lives.

Des recherches sont en cours sur la possibilité d’une émulation complète du cerveau humain.

« Je suis sceptique quant à l’idée que nous serons en mesure d’effectuer un balayage non destructif pour le cerveau. »

Anders Sandberg, doctorant en neurosciences computationnelles de l’Université de Stockholm, chercheur principal au Future of Humanity Institute, Oxford University.

Par ailleurs, des tests en trois dimensions ont lieu dans le but de créer des ordinateurs neuronaux. La capacité de calcul semble suffisante car les plus grands dispositifs de stockage vont jusqu’à des millions de mégaoctets.

CAPTER LE TEMPS

Admettons que nous soyons déjà rendus à une certaine émulation du cerveau. Que nous importera-t-il de pouvoir reproduire notre cerveau? Serons-nous plus informés sur nous-mêmes? Le premier désir, le plus profond et le plus fondamental est celui d’immortalité, mais nous n’y sommes pas rendus.

Un des obstacles majeurs à l’intelligence artificielle est le corps. Le second est l’interaction du corps et de l’esprit humain. La cartographie complète d’un cerveau ne peut prendre son sens qu’en étant reliée à une individualité. On pourrait dire: qu’en étant incarnée.

Or, si nous pouvons reproduire des tissus animaux et une carte complète de nos interactions neuronales, nous ne contrôlons pas simultanément le contexte individuel des activités cérébrales.

L’expérience nous permet de construire notre imaginaire d’où proviennent nos souvenirs. Il est possible de reproduire une expérience presque dans sa totalité. Mais pour une complète émulation, il faudrait y intégrer l’ensemble des expériences vécues. Une donnée difficilement imaginable.

En effet, la mémoire humaine, bien qu’elle soit une faculté intellectuelle, est indissociable du corps. Elle est imprégnée de la somme de nos sensations et peut elle-même être activée par les sensations. Rappelez-vous des petites madeleines de Marcel Proust!

Notre mémoire saisit l’information sensorielle et interfère avec nos autres facultés intellectuelles comme la déduction ou le calcul. Il s’agit d’une faculté incarnée. Plusieurs animaux sont d’ailleurs clairement dotés de mémoire comme les oiseaux migrateurs.

Cette faculté de réminiscence est liée au temps car elle s’inscrit dans une narration complète.

MÉMOIRE COLLECTIVE VS INDIVIDUELLE

L’expérience visant à l’émulation complète d’un cerveau humain pourra-t-elle intégrer la mémoire? La mémoire morte; peut-être. C’est la faculté qui consiste à recueillir le maximum d’information. La mémoire vive; possiblement. Dans la mesure où elle consiste simplement à stocker temporairement des informations pour libérer de l’espace. Mais la mémoire humaine…

Apprendre un texte par cœur, c’est utiliser notre mémoire de stockage. Se remémorer des événements consiste à chercher une information plus ou moins précise sur un événement. Mais qu’en est-il de la mémoire spontanée? De celle qui surgit à partir d’une sensation?

Cette mémoire involontaire est très complexe car elle est activée par des sensations externes (stimuli) mais prend son sens grâce à un événement marquant. Alors que le rappel d’un texte est un processus conscient; un souvenir activé par une sensation est inconscient.

Pourra-t-on un jour faire l’émulation complète de notre inconscient?

La mémoire numérique

À mesure que nous construisons chacun, petit à petit, notre identité numérique sur le web; notre mémoire collective prend de l’ampleur. Nos histoires sont colligées et intégrées dans un ensemble dynamique. Ce qui veut dire qu’en même temps que nous narrons nos vies, nous nous modifions par celle des autres. Ça n’est pas nouveau, mais c’est amplifié.

« Contes, journaux intimes, photos, cinéma et poésie : autant d’outils de l’arsenal de l’humanité dans la guerre contre le blanchiment du temps. »

Simon Parkin

Aussi, comme à l’apparition de l’écriture, nous pouvons craindre une diminution de notre faculté mémorielle avec l’intelligence artificielle. Mais puisque l’écriture ne semble pas nous avoir diminués, l’intelligence artificielle ne sera sans doute l’occasion que d’une altération de notre mémoire.

ÉTHIQUE

Dans les projets présentés ici, les questions éthiques sont rarement mises de l’avant. Pour le Human Brain Project, le dernier objectif (12) concerne les implications de cette nature. Il s’agirait d’explorer quels sont les progrès de ce côté afin de mesurer les enjeux qui en découlent.

 

BILBIOGRAPHIE

Advanced Study group on Human Memory in the Digital Age, Human Memory in the Digital Age, Pufendorf Institute, juin 2018.

Conte Center at Harvard, Connectomics, 2015.

Dixon, Travis; TRAVIS DIXONTechnology and Memory: The negative effects of digital technology on memory #1 (and key studies), IB Psychology, janvier 2019.

Parkin, Simon; Back-up brains: The era of digital immortality– BBC Future, 2015.

Sandberg, Anders; Bostrom, Nick; Whole Brain Emulation: A Roadmap, (ox.ac.uk), 2008.

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