Sommes-nous souverains de nos données?

Chaque jour, une quantité ahurissante de données est produite par les entreprises, les universités et les individus. La numérisation de biens et services crée un océan d’information qui la plupart du temps se retrouve sur un serveur anonyme, dont on ne connaît rien.  Ainsi, sommes-nous vraiment maîtres de nos données et ne risquent-elles pas de profiter seulement aux grandes corporations du numérique?

Selon un rapport publié en 2018 par l’entreprise américaine en services d’infonuagique Domo, « plus de 2,5 quintillions d’octets de données sont créés chaque jour ». On parle bien de « quintillions », soit un nombre suivi de 18 zéros.

Plus étourdissant encore, le document estime qu’aujourd’hui ce sont près de 1,7 Mo de données qui sont créées chaque seconde pour chaque personne sur terre.

Et la venue de l’IA accélère ce phénomène. Cette technologie est vorace en données, car les algorithmes d’apprentissage profond ont besoin de vastes banques de données pour se perfectionner et ainsi donner les résultats escomptés. Plus il y a de données, mieux c’est.

CHANGER LES LOIS: UN PROCESSUS LENT

Face à tout cela, il faut cependant se demander qui est propriétaire de ces données.

Les diverses lois sur la propriété intellectuelle nous porteraient à croire que tout ce qui est produit par un individu, un organisme ou une entreprise lui appartient, tandis que les lois sur le droit à la vie privée protègent les citoyens contre l’utilisation de leurs données, mêmes celles dont on ne connaît pas l’existence, sans leur consentement.

Toutefois, la réalité est plus complexe.

Premièrement, du point de vue législatif, il est clair que les lois n’évoluent pas à la même vitesse que la technologie. Les plateformes comme Facebook et Google collectent des renseignements personnels sur les individus depuis près de deux décennies, tandis que les lois sont demeurées à peu près inchangées.

Néanmoins, les gouvernements fédéraux et provinciaux tentent malgré tout de rattraper le retard. À Québec, on a déposé une première version du projet de loi 64, dont l’objectif est de moderniser la législation en matière de protection des renseignements personnels.

Pour sa part, Ottawa travaille sur le projet de loi C-11, qui édicte la Loi sur la protection de la vie privée des consommateurs et donne de nouveaux pouvoirs au Tribunal de la protection des renseignements personnels et des données.

Mais il n’est question ici que des droits des individus sur leurs données personnelles, qui selon certains ont été minés par l’arrivée des plateformes en ligne. Il y avait du rattrapage à faire pour contrebalancer le poids des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft).

L’enjeu de la protection et de la valorisation des données créées dans les divers secteurs économiques reste donc à être examiné et le fait que nous n’en soyons qu’aux premiers instants de la numérisation de nos industries pourrait être une opportunité d’imposer notre souveraineté quant à nos données.

L’EXEMPLE DE L’AGROALIMENTAIRE

Ces questions, Henri-Paul Rousseau, professeur associé à HEC Montréal, les aborde amplement. Dans un récent article publié dans la série Perspectives du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), l’économiste analyse le cas de la souveraineté numérique en agroalimentaire au Canada et au Québec.

Celui-ci nous met en garde contre la « fuite des données », cette tendance qui fait en sorte que les gros joueurs du numérique et les équipementiers ont la mainmise sur les données des producteurs agricoles, tandis que ces derniers n’en tirent pas pleinement profit.

« Lorsque nos agriculteurs se procurent le dernier modèle de tracteur ou d’équipement de ferme, ils autorisent généralement le fabricant à faire les mises à jour des applications intégrées à cet équipement, à récupérer ces données de performance et de rendement, et toutes les autres données qu’il aurait captées lorsqu’il était en opération dans les champs ou sur la ferme », illustre le chercheur.

De plus, le risque que ces données se retrouvent à l’étranger est d’autant plus grand puisque « ni le Québec ni le Canada n’abritent de fabricants majeurs d’équipements agricoles de précision ou de robots qui ont commencé à envahir le secteur agroalimentaire. »

« Dans un monde numérique, faut-il le répéter, le nerf de la guerre est la propriété de toutes ces données », souligne M. Rousseau.

Ce dernier conclut en indiquant que « la souveraineté des données agricoles est une condition sine qua non à la souveraineté alimentaire » et nécessaire à toute stratégie valable de transition écologique.

« MAÎTRES CHEZ NOUS » DE NOS DONNÉES

Cette philosophie de souveraineté des données est aisément transposable à n’importe quel secteur de l’économie, la numérisation se faisant sentir dans presque tous les domaines.

Le gouvernement du Canada est au fait des dangers concernant la perte de contrôle des données. Un livre blanc intitulé « Souveraineté des données et nuage public » examine ces enjeux, surtout dans le contexte de l’hébergement et de l’infonuagique.

Cependant, si l’État propose de réglementer le type d’informations qui se retrouvent sur les nuages, particulièrement celles qui concernent directement la vie privée des Canadiens, on ne mentionne pas de plan pour les industries.

Dans son article, M. Rousseau ouvre la porte à certaines solutions, surtout techniques. L’accès à internet haute vitesse, la mise en place de plate-forme partagées, ainsi que l’adoption de technologies novatrices comme les chaînes de bloc (système central à la validation de la cryptomonnaie) sont ainsi citées.

Une alternative qui point à l’horizon serait la mise en place de fiducies de données. Le concept qui est habituellement associé au monde de la finance et de l’héritage pourrait être adapté à ce contexte. Essentiellement, les données des industries québécoises et canadiennes pourraient être rassemblées sous un même toit virtuel et gérées par un tiers, soit un fiduciaire.

LE CHANTIER DU XXIe SIÈCLE

En plus de garantir une accessibilité aux données essentielles pour les projets bénéfiques à la société (santé, urbanisme, alimentation, etc.), ces fiducies pourraient être monétisées dans l’éventualité d’un partenariat avec de grandes corporations. En sommes, nous pourrions collectivement décider à qui nous vendrons nos données.

Qu’importe la voie qui sera choisie, il faudra sans doute mettre en place un vaste chantier si nous voulons faire face aux géants du web dans la souveraineté des données industrielles.

Comme le souligne M. Rousseau « le défi de la numérisation de l’industrie agroalimentaire est énorme, car il s’agit de construire la « Baie James » du numérique. Cela prendra du temps, de la détermination et des ressources, mais dans un monde numérique, les sociétés et les collectivités ont besoin d’infrastructures numériques ».

 
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