[ANALYSE] Quelle est la valeur d’un algorithme?

La donnée numérique a une valeur incontestable aujourd’hui, c’est le nouvel or noir. Le pétrole de l’intelligence artificielle ! Mais pour quelles raisons, la donnée, même anonymisée, est-elle encore utilisée ? C’est qu’elle prend toute sa valeur et son sens à travers les algorithmes. Comme la farine qui produit un pain. Mais la farine ne vaut rien sans recette, comme la donnée n’a aucune valeur prise individuellement. Il lui faut l’intelligence.

En passant par la numérisation de documents administratifs, l’acquisition effrénée d’informations, puis la consolidation de ces données par des logiciels de base de données, la quête de données est partout. On maximise l’engrangement de données comme si c’était notre farine. On remplit les silos de données numériques afin de garantir notre fortune pour les jours à venir.

L’acquisition nous rassure. Nous avons l’impression de nous enrichir ! Mais sans algorithme, le règne de la donnée numérique est un leurre.

Comment valoriser quelque chose dans une idéologie de partage?

Il faut remettre en contexte la donnée comme une entité qui voyage dans un univers dont l’idéologie principale est le partage, Internet. Avec des algorithmes libres d’accès (Open Source) et des données disponibles (Open Data) que devient la valeur du numérique ? La valeur se définit-elle selon le profit obtenu à travers l’IA ? Est-elle déterminée par le travail des internautes ? Par ailleurs, cette valeur de l’algorithme devient-elle la référence de base ?

 

LA VALEUR DE L’IA EN AFFAIRES

La valeur des algorithmes peut se calculer selon les profits qu’ils occasionnent grâce à l’élaboration d’applications intelligentes. Les algorithmes sont à la source de produits toujours plus intelligents, de services plus intelligents et enfin de processus d’affaires plus intelligents. 

Les profits peuvent être calculés du point de vue du consommateur qui est de mieux en mieux ciblé et du point du vue des processus internes de la compagnie qui résultent de l’optimisation de la production.

Intelligence des processus

De manière générale, toute entreprise est en mesure d’optimiser ces processus de gestion de l’information. Par ailleurs, les actions qui suivent une procédure bien définie sont automatisables. Des analyses bancaires aux facturations en passant par la lecture de documents juridiques, le tout peut être automatisé. Les uns grâce à l’apprentissage machine, les autres grâce au traitement du langage naturel (NLP).

Intelligence des Insights (aperçus, idées) 

Par l’analyse du comportement des consommateurs, il devient de plus en plus aisé de prévoir ce qu’un client est susceptible d’acheter. Par ailleurs, on peut identifier les fraudes en temps réel.

Les algorithmes détectent les problèmes techniques et les corrigent. Ils modélisent les profils psychologiques pour les recruteurs ou complètent les calculs actuariels pour les assureurs. Ils répartissent les actualités pour informer les personnes les plus susceptibles d’être intéressées. 

Intelligence des engagements

Des agents intelligents peuvent maintenant offrir un service à la clientèle tous les jours et à toutes heures. Grâce au traitement du langage naturel du client des problèmes tels que ceux relatifs aux mots de passe ou tout autre problème de configuration sont réglés par les chatbots.

La formation, la diffusion de savoir-faire et la description des règles internes des nouveaux employés se font grâce à des applications web. Les systèmes de recommandations de produits, accompagnés d’images et de phrases susceptibles de toucher le consommateur, sont diffusés sur les réseaux sociaux.

De plusieurs points de vue, l’utilisation de l’intelligence artificielle permet aux entreprises de faire des profits importants. Mais l’IA n’est pas comme un outil que l’on peut acheter. On peut acheter des données, on peut acheter des applications ou payer des programmeurs, mais d’où vient la plus-value?

 

LA VALEUR DES ALGORITHMES ET LE DIGITAL LABOR

La plus grande valeur des algorithmes est rendue possible par l’utilisation des internautes. Les informations livrées par les internautes permettent d’améliorer l’analyse du traitement du langage naturel.

L’entrée de données elle-même est reconduite à l’usager. Chaque formulaire rempli, pour un concours ou pour une inscription à un spectacle est une entrée de données numériques chargée de puissance. Vroum !

Le Digital Labor

Antonio Casilli, dans son ouvrage Qu’est-ce que le Digital Labor?, co-écrit avec Dominique Cardon, analyse la notion de travail numérique.

« Par Digital Labor, nous désignons les activités numériques quotidiennes des usagers des plateformes sociales, d’objets connectés ou d’applications mobiles ». 

Antonio Casilli

On peut penser aux fans ou aux passionnés qui commentent généreusement les réseaux sociaux. Ce sont des bloggeurs, des ambassadeurs, des porteurs de marques et ils livrent tous leurs préférences et leurs insights. Ils sont de plus en plus nombreux et aussi, nous devenons nous-mêmes des ambassadeurs à notre niveau.

Les foules deviennent intelligentes (Smart mobs), ce sont des populations analysées selon leur mobilité et leurs comportements. Les foules fournissent elles-mêmes toutes les informations nécessaires aux algorithmes pour agir sur elles. En effet, il devient de plus en plus aisé de politiser un groupe de population et de le pousser à agir. Les foules deviennent facilement politisables

« Les internautes, à travers leurs échanges et leurs contributions, produisent gratuitement une valeur que monétisent les plateformes ». 

Dominique Cardon

Nous sommes donc fournisseurs de valeur algorithmique. Toute entrée de donnée et tous les clics, en général, contiennent des informations susceptibles d’augmenter la puissance de tel ou tel algorithme. Ce qui leur donne le plus de valeur ce sont nos comportements sociaux et le partage de notre langage naturel. Ce partage est illimité.

La valeur illimitée de l’algorithme 

« Il n’y a pas de limite à la mise en données du monde et aux usages qui pourront être conçus ».

Éric Sadin

Éric Sadin, dans son ouvrage La silicolonisation du monde, explique ce partage: « Il n’y a pas de limite à la mise en données du monde et aux usages qui pourront être conçus. Ce qui est nommé économie de la donnée est inépuisable. Elle aspire à faire de tout geste, souffle, relation, une occasion de profit, entendant ne concéder aucun espace vacant, cherchant à s’adosser à chaque instant de la vie, à se confondre avec la vie tout entière ».

Mais, dans cette augmentation illimitée du champ des possibles, comment mesurer les bénéfices de l’IA ? Ils sont eux-mêmes illimités. Mais, à l’encontre de l’or et du pétrole, c’est une ressource inépuisable. C’est une forme d’économie collective qui produit une intelligence collective, un concept que propose Éric Sadin.

 

LA VALEUR ÉTALON DE L’ALGORITHME

Les algorithmes donnent une valeur ajoutée aux processus d’affaires et accélèrent l’économie numérique. Cette valeur est infinie car les algorithmes sont alimentés par les utilisateurs eux-mêmes selon leur propre gré. 

« Tout se passe comme si le marché avait pris le contrôle de l’intelligence collective du web en prenant le pouvoir de ses algorithmes ».

Éric Sadin

Par ailleurs, dans ce principe de valorisation infinie, quel peut être l’étalon ou le repère permettant une mesure ? L’algorithme lui-même ?

Il ne semble pas y avoir de valeur unitaire de la donnée, selon Éric Sadin. « C’est leur transformation par un mécanisme d’agrégation, de calcul, de comparaison, de filtres, de classements ou de recommandations qui confère un sens et une valeur à la donnée numérique ».

L’algorithme est donc porteur de valeurs. Par ailleurs, il acquiert sa valeur en grande partie grâce à notre utilisation du numérique. Or, nous effectuons cette valorisation un peu malgré nous et souvent sans en prendre conscience.

 

CONCLUSION

La question d’une valeur propre aux algorithmes n’est pas incongrue. Par contre, il est difficile de mesurer cette valeur. D’une part, car le principe de valorisation est sans limite et repousse les repères sans cesse plus loin. D’autre part, car l’acteur ou l’auteur de la valorisation agit pour son propre intérêt et bien souvent pour son propre plaisir, en interagissant sur Internet. 

Cette question doit surtout nous sensibiliser au travail inconscient que nous effectuons quotidiennement pour augmenter la puissance des algorithmes.

 

BIBLIOGRAPHIE

Cardon, Dominique; Casilli, Antonio; Qu’est-ce que le digital labor ?, INA, 2015.

Marr, Bernard; The Intelligence Revolution: Transforming Your Business with AI, bernardmarr.com, mars 2020.

Naccache, Lionel; L’homme réseau-nable. Du microcosme cérébral au microcosme social, Odile Jacob, 2015.

Sadin, Éric; La Silicolonisation du monde, Les Éditions L’échappée, lechappee.orr., 2016.

Supiot, Alain; L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Le Seuil, 2010.

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