La course aux talents en IA, un mirage?

Le Québec se démarque depuis maintenant plusieurs années dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA), entre autre grâce aux talents académiques qu’on y a développé. Les experts d’ici, comme Yoshua Bengio, sont désormais reconnus comme des sommités mondiales et les centres tels que l’Institut québécois d’intelligence artificielle (Mila) sont devenus des pôles d’attraction pour les plus grands cerveaux et entreprises du secteur.

Le pouvoir de ces talents et de leurs institutions poussent les gouvernements à financer la recherche et le développement à coups de millions de dollars, parce qu’on croit au pouvoir transformateur de cette technologie.

Juste au Québec, l’IA représente plus de 500 millions de dollars en fonds publics et plus de 1,4 milliards en capital de risque pour des startups. 

Il ne faut pas se le cacher, si les gouvernements québécois et canadiens sont prêts à verser de gros sous (la stratégie canadienne de l’IA prévoyait 125 M$ en 2017), c’est parce que les retombées prévues sont alléchantes.

Par exemple, la supergrappe d’IA au Canada, Scale Ai, s’est engagée à ce que d’ici 2028 elle ait un impact sur le PIB de 16 milliards de dollars.

Effectivement, les effets anticipés de l’IA sur l’univers du travail peuvent être qualifiés de bouleversants. On s’attend à ce que l’IA engendre des gains de productivité de 0,8 à 1,4 % par année à l’échelle mondiale d’ici 2065. À titre comparatif, l’invention du moteur à vapeur a permis un gain annuel de productivité de 0,3 % entre 1850 et 1910. C’est donc une contribution de 20 000 G$ sur l’économie mondiale qui est escomptée d’ici 2030.

Tout cela ne serait pas possible sans les chercheurs, les ingénieurs, les concepteurs et tous les autres talents qui travaillent derrière chacune des innovations mises au monde chaque jour.

ENTRE UNIVERS ACADÉMIQUES ET INDUSTRIELS

Cette question des talents est essentielle au maintien du fameux « écosystème » québécois de l’IA.

En effet, peu importent les montants investis, les contrats signés et les poignées de mains serrées à l’international; sans les travailleurs de l’IA pour propulser le milieu, on peut redouter que le proverbial terreau fertile se tarisse.

Car pour l’instant, c’est surtout le milieu académique qui a su faire rayonner le Québec et sa métropole.

Il suffit de se pencher sur les divers éléments dudit écosystème pour le constater.

On retrouve dans la province 6 facultés de génie, 11 universités, et un total de 50 000 diplômés par année. Dans le secteur de l’IA plus précisément, nous possédons 11 000 étudiants universitaires en IA et en traitement de données, ainsi que 93 000 spécialistes en lien avec l’IA.

Le Mila, IVADO, Scale Ai, une vingtaine de centres d’excellence et une trentaine d’accélérateurs participent tous à ce milieu et contribuent à la santé du milieu de la recherche et du développement.

PÉNURIE DE MAIN-D’ŒUVRE

Toutefois, malgré cette effervescence, nous sommes confrontés à un beau problème, soit le manque de main-d’œuvre spécialisée dans les industries.

Peu de données sont disponibles sur les travailleurs de l’IA, mais si on extrapole des informations que nous avons sur le milieu des technologies de l’information et des communications (TIC), il est certain que l’on assiste à une pénurie d’employés dans les entreprises québécoises.

Même si pas moins de 219 800 travailleurs exerçaient une profession liée aux TIC en 2018, d’après le Diagnostic sectoriel 2018 de la main-d’œuvre dans le secteur des TIC au Québec, réalisé par TECHNOCompétences.

Cependant, un récent article de Radio-Canada rapportait que le gouvernement du Québec était prêt à dépenser des millions de dollars pour combler 6 500 postes dans les TIC.

Le PDG de Scale Ai, Julien Billot, le soulignait lors d’une entrevue accordée au journal Les Affaires, « il y a un manque de compétences et les entreprises ont de la difficulté à attirer des talents en intelligence artificielle et en chaîne d’approvisionnement ».

Pour réviser le tir, la supergrappe s’est engagée à former 25 000 employés en intelligence artificielle appliquée à la chaîne d’approvisionnement dans les entreprises d’ici 2023.

De plus, on fait des pieds et des mains pour attirer de la main-d’œuvre de l’étranger, car si le Québec sait attirer les chercheurs de partout dans le monde, ses entreprises comptent aussi sur les travailleurs étrangers temporaires pour rouler.

Un rapport de la firme KPMG et Montréal International met en évidence cet enjeu.

Ce sont près de 27 % des professionnels en TIC qui sont issus de l’immigration, soit le double de leur part dans l’économie québécoise en général Étude sur la contribution des travailleurs étrangers temporaires qualifiés du domaine des TIC du Grand Montréal

Mais, malgré tout, on note dans un article publié en 2019 par l’organisme à but non lucratif MITACS qu’on connait une perte démographique particulièrement élevée dans des programmes spécialisées en technologies, comme en informatique, où jusqu’à 30 % des diplômés décident de quitter le Canada pour trouver du travail ailleurs.

Les meilleurs salaires et une meilleure qualité de vie sont souvent des incitatifs à quitter le Québec, tandis que les embûches à l’immigration et l’utilisation du français dans le milieu du travail expliquent en partie l’exode chez les travailleurs étrangers temporaires.

Un reportage de Kathryne Lamontagne, publié l’an dernier dans le Journal de Québec, révélait qu’on en savait encore trop peu sur ce problème.

LE MYTHE DE L’ELDORADO DES TALENTS

Le mythe de l’attractivité du Québec est peut-être donc un peu surfait.

Eldorado ou non, il faudra certainement se tourner vers d’autres solutions que l’attractivité, comme la requalification de la main-d’œuvre.

Cette méthode est déjà envisagée en entreprise pour assurer le déficit de talents dans l’industrie, tel que l’a annoncé le ministre du Travail, Jean Boulet, lors d’un forum à ce sujet.

Enfin, peut-être que les talents que nous cherchons à attirer ont toujours été sous notre nez. En effet, la représentation des femmes dans le monde des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques est encore dérisoire dans notre société.

Lors d’une récente entrevue, Maryse Lassonde, présidente du Conseil supérieur de l’éducation, nous apprenait que dans l’ensemble des universités au Québec pour l’année 2017-2018, on retrouvait seulement 21 % de femmes au baccalauréat en génie, 27 % à la maîtrise et 26 % au doctorat.

La situation est comparable en informatique, où c’est un maigre 17 % des rangs étudiants qui sont garnis par les femmes au baccalauréat, tandis qu’on en dénombre 23 % à la maîtrise et 21 % au doctorat.

La gent féminine représente moins de 20% des travailleurs dans les professions du numérique au Québec, rapportait Mme Lassonde.

Ils se trouvent peut-être là les futurs talents de l’IA.

 

Crédit photo: Pexels/Fauxels

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