[ANALYSE] La fracture numérique engage-t-elle la loi du plus agile?

Le terme fracture numérique n’est pas nouveau. Il est dérivé de l’expression fracture sociale qui renvoie à une division sociale entre des populations. Cet écart pourrait s’agrandir aussi rapidement que l’innovation. À moins que des ponts ne permettent aux populations exclues de faire des pas de géant pour rattraper le peloton de tête. 

Il faut distinguer deux degrés dans cette fracture. Il existe une fracture aussi nommée Digital Gap ou Digital Divide qui renvoie au problème des inégalité d’accès à Internet et aux technologies. Une autre fracture est à considérer, celle des inégalités dans l’utilisation des technologies. 

I. DEUX DEGRÉS DE FRACTURE

Elie Michel, dans son ouvrage : Le fossé numérique. L’Internet, facteur de nouvelles inégalités ?, Problèmes politiques et sociaux, donne une définition très claire de la fracture numérique qui résume bien les enjeux. Les distinctions amenées permettent d’analyser ces deux degrés. Pour l’auteur, le fossé numérique se définit comme une inégalité face aux possibilités :

  1. d’accéder à l’information, à la connaissance et aux réseaux ;
  2. de contribuer à ces trois mêmes éléments ;
  3. de bénéficier des capacités majeures de développement offertes par les TIC.

L’auteur explique comment ce fossé est causé par une combinaison de facteurs socio-économiques comme:

  1. l’insuffisance des infrastructures ;
  2. le coût élevé de l’accès ;
  3. l’absence de formation adéquate ;
  4. le manque de création locale de contenus ;
  5. la capacité inégale de tirer parti d’activités à forte intensité d’information. 
a) PREMIER DEGRÉ : Les inégalité d’accès

Selon les auteurs Brocorne et Valenduc, il existe un clivage entre les infos-riches et les infos-pauvres. En effet, une cartographie des laissés pour compte de l’internet a été publiée en septembre 2016 dans la revue Science. Elle confirmait que, de manière générale, la pauvreté et l’éloignement sont les deux critères majeurs à la source des d’inégalité d’accès. Il a également été prouvé que certaines minorités sont systématiquement exclues d’Internet.

Face à cette inégalité, le devoir d’agir s’est traduit par la mission : Leave No One Behind (Ne pas faire de laissés-pour-compte) développée par les Nations Unies.

Ce premier degré concerne les inégalités face aux possibilités d’accéder à l’information, à la connaissance et aux réseaux, causées par: 

  1. l’insuffisance des infrastructures ;
  2. le coût élevé de l’accès.
b) SECOND DEGRÉ : Les inégalités d’usage

Une étude Belge, Les fractures numériques, Comment réduire les inégalités ?, explique la notion de fracture numérique du second degré (Second Order Digital Divide). Elle désigne les inégalités relatives aux modes d’usage et à la capacité de s’approprier les contenus accessibles grâce aux TIC.

C’est la manière dont les acteurs économiques et sociaux s’approprient et utilisent les TIC pour satisfaire des besoins différents. Car le fait de disposer d’un accès à Internet ne garantit pas une pratique autonome et efficace des technologies.

« Il s’agit d’un second degré car c’est une fracture dans une fracture ».

L’accès aux technologies pour tous n’est donc pas nécessairement synonyme d’égalité. Ce second degré concerne les inégalités face aux possibilités:

  1. de contribuer à l’information, à la connaissance et aux réseaux ;
  2. de bénéficier des capacités majeures de développement offertes par les TIC.

Ces inégalités sont générées par:

  1. l’absence de formation adéquate ;
  2. le manque de création locale de contenus ;
  3. la capacité inégale de tirer parti d’activités à forte intensité d’information. 

Tenter de résoudre les inégalités en termes d’accès à Internet et aux technologies n’est qu’agir sur la pointe de l’iceberg. Les inégalités de second degré semblent toutes relever de la capacité à s’adapter aux technologies. 

II. LE BESOIN D’AGILITÉ

Alors que les inégalités de premier degré renvoient aux différences matérielles, les inégalités de second degré se rapportent aux caractéristiques humaines de l’usager. La transformation numérique n’est pas simplement une transformation des procédés. C’est aussi une extraordinaire modification de nos paradigmes. 

« Les usages avancés du Net restent élitistes ».

Dominique Pasquier, sociologue, directrice de recherches au CNRS et enseignante-chercheuse à Télécom ParisTech.

Comme les connaissances, les savoir-faire devraient être partagés de manière égale. Avant tout, afin de permettre l’adaptation de tous, les institutions doivent offrir des formations adéquates. Puis, les populations éloignées doivent être en mesure de créer des contenus locaux. Enfin, les individus sont amenés à développer leur capacité de tirer parti des informations disponibles. 

Dans le premier cas, il faut agir au niveau de l’éducation. Pour le second cas, les communautés doivent s’impliquer dans le développement de contenus numériques, toujours avec l’intention de réduire la fracture numérique. De surcroît, l’individu a un rôle à jouer dans le développement de ses propres capacités à bien utiliser les technologies.

Les domaines d’intervention pour réduire les inégalités numériques de ce type sont nombreux. Les initiatives proposées viennent autant d’institutions publiques que privées. La transformation numérique, dans son ensemble, se réalise à plusieurs niveaux, de différentes manières. Les efforts conjugués portent fruit. Mais un acteur principal est nécessaire à cette transformation, l’individu.

« La fracture numérique ne se réduira pas sans preuve d’agilité individuelle ».

Même si toutes les technologies peuvent être mises à la disposition des individus, ces outils ne sont pas sources d’intégration. Sans un bon usage, les objets technologiques ne permettent pas plus d’intégration. De plus, la volonté de transformation, de la part des individus, est nécessaire à la réduction du fossé numérique. Or, les individus sont libres de s’intégrer ou non au numérique. Enfin, on l’espère !

III. LES PONTS À CONSTRUIRE

On pourrait résumer les trois vecteurs de changements aux facteurs suivants:

  1. l’éducation ;
  2. la création de contenu par tous ;
  3. l’agilité de l’individu.

Plutôt que de parler, comme Elie Michel, de contenus locaux, nous pourrions parler de création de contenus par tous. La notion de quelque chose de localisé ne semble pas être adéquate au numérique.

Prenons, la deuxième situation. La création de contenus, dans l’espace numérique, est un des moteurs essentiels au déploiement de l’intelligence artificielle. Par exemple, les algorithmes, dans leur apprentissage, se servent du langage pour augmenter leur capacité à interpréter nos comportements. 

L’enregistrement et l’interprétation du langage naturel avec les chatbots sont similaires à l’acquisition de données. Autrement dit, le langage est un joyau pour l’apprentissage des algorithmes. 

Ainsi, il me semble que la francophonie pourrait devenir un pont solide pour permettre l’intégration de populations éloignées et de communautés diverses. Elle servirait de levier pour les individus francophones. 

 

CONCLUSION

Le premier degré de la fracture numérique concerne les chiffres et l’économie. Les écarts sont calculables selon des indicateurs bien précis. Cette partie du problème peut être résolue par des décisions politiques. Cependant, le second degré, comme fracture dans la fracture, est plus complexe. Les écarts ne pourront être réduits sans une volonté individuelle de transformation. 

Or, chacun est libre ou non de suivre cette route. Le citoyen doit pourtant être conscient du monde qui l’entoure s’il veut y prendre part. Et cette conscience semble passer par une intégration numérique. Les humains sont naturellement perfectibles et ils s’adaptent, de manière générale, à tout grand changement. Alors, l’individu, qu’il résiste à ce changement ou décide de s’adapter, doit être agile !

 

BIBLIOGRAPHIE

Cario, Erwan, Entrevue avec Dominique Pasquier, «Les usages avancés du Net restent élitistes» – Libération (liberation.fr), 2018

Centre Permanent pour la Citoyenneté et la Participation; Les fractures numériques, Comment réduire les inégalités, 2016.

Elie, Michel; Le fossé numérique: l’Internet, facteur de nouvelles inégalités? (Problèmes politiques et sociaux), 2001.

Institut Polytechnique de Paris; «Les usages avancés du Net restent élitistes» (telecom-paris.fr), 2018.

Légifrance; LOI n° 2009-1572 du 17 décembre 2009 relative à la lutte contre la fracture numérique (1), 2009.

Pasquier, Dominique, « Le numérique abolit les distances sociales. »; La France d’en bas ?; 2019.

Wikipédia; Fracture numérique (géographique).

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