« ON N’A JAMAIS AUTANT PARLÉ DE RECHERCHE AU QUÉBEC», ENTRETIEN AVEC LE SCIENTIFIQUE EN CHEF

Nous avons eu la chance de nous entretenir avec Rémi Quirion, le Scientifique en Chef du Québec, l’occasion de dresser un bilan de la situation actuelle, mais aussi d’en savoir plus sur ses prérogatives en pleine période de pandémie.

Rémi Quirion travaille fort. Depuis le début de la pandémie, tout s’est accéléré. « Je crois que je n’ai jamais eu autant d’interactions avec le bureau du Premier Ministre, le Ministère de la Santé, notre Ministère: le Ministère de l’Économie et de l’Innovation, mais aussi l’Éducation, l’Environnement » nous confie-t-il.  « On est toujours dans l’urgence face à la situation pandémique. Comment la Recherche peut aider dans les prises de décisions, ça fait partie de mes missions ». Le Scientifique en Chef du Québec se livre sur une crise globale qui « donne une plus grande place à la Science ».

Dans quel état d’esprit êtes-vous? 

« On est tous dans l’urgence, on ne pourrait pas tenir ce rythme-là une année complète, c’est certain! C’est difficile, et en même temps très stimulant parce qu’on n’a jamais autant parlé de santé, de recherche sur la place publique au Québec et au Canada… Déjà, nous étions relativement visibles, parce qu’en général au Québec les gens sont assez curieux, mais là, on est vraiment sur la place publique presque tous les jours. Dans des émissions très populaires, dans les médias… Ce qui offre une nouvelle visibilité aux chercheurs et aux spécialistes, et je disais en riant récemment dans une entrevue que j’étais bien content qu’il y ait moins de sport, car cela donne une peu plus de place à la science. J’espère que la science va avoir sa place après, même quand le sport va revenir! (Sourires). Cet aspect-là, cette place grandissante de la science dans les décisions gouvernementales, c’est certain, c’est quand même intéressant. Mais il faut tenir le coup, car nous n’avons pas le temps d’écrire de grands rapports, nous donnons des recommandations à chaud et ça demande beaucoup aux équipes. »

Où en est la recherche sur les traitements pour lutter contre le coronavirus au Québec? 

« Il y a quelques essais cliniques en cours au Québec et au Canada. Il y a la colchicine avec le professeur Jean-Claude Tardif. Il y a des études en marche sur l’hydroxychloroquine. L’idée c’est de comprendre un peu mieux le mécanisme d’action du virus. Peut-être trouver des façons de ralentir certains de ses effets. Ce qu’on a essayé de faire c’est de dire, si on investit là-dedans, on devrait bien le faire, ça va coûter un peu plus cher, ça va prendre un peu plus de temps mais la réponse va être plus robuste. Oui, ça fonctionne; ou non, ça ne fonctionne pas. La solution évidemment ce serait un vaccin. Au Québec, Médicago a conçu un prototype de vaccin en 20 jours qui est en cours d’essais précliniques. Mais connaissant la façon dont on développe les vaccins et les tests qu’on doit effectuer, je ne pense pas qu’on puisse avoir un vaccin efficace avant un an. Si on a un vaccin dans 6 mois, tant mieux, mais je serais assez surpris. En attendant, il faut se laver les mains et bien respecter les règles de distanciation sociale ».

Assiste-t-on à une accélération d’un mouvement en faveur de la “Science Ouverte”?

« Ça, c’est un très bon point. On est compétitif entre différents laboratoires de recherche, mais en même temps il y a beaucoup de collaboration. Et on est y passé aussi ici, à la vitesse grand V. Mettre nos énergies, nos connaissances en commun, partager nos résultats de recherches, pour être capables d’aller beaucoup plus vite. Le mouvement de science ouverte, progressait bien, mais il y avait encore des réticences de la part de certains chercheurs, mais là avec le virus, on assiste à un mouvement mondial. Cela permet de créer des plateformes où tout le monde peut entrer, par exemple, ses données épidémiologiques ou le séquençage du virus, pour voir ses différentes formes, ses mutations. Même le privé travaille beaucoup avec les chercheurs du milieu académique. Et je pense qu’on ne reviendra pas en arrière. »

Quel est l’apport des technologies et de l’IA dans cette crise sanitaire?

« C’est sûr, qu’il y a eu plusieurs propositions du milieu universitaire, mais aussi de compagnies au cours des dernières semaines. Il y a un réseau très riche du côté de l’IA à Montréal. Comment utiliser ces approches-là pour aider au diagnostic de la COVID-19 par exemple. Il y a une étude en cours à l’Hôpital Juif de Montréal. Puis il y a le projet d’application mobile de Yoshua Bengio et ses équipes de Mila. Comment cet outil-là pourrait être utile en période de post-confinement. C’est sûr qu’à côté de ça, il y a toutes les questions éthiques que cela soulève. » 

Une leçon à retenir de cette pandémie?  

« C’est vraiment d’être mieux préparé. Au fil des années, et ce n’est pas une question de gouvernement en particulier, il y a peut-être eu une mauvaise appréciation de nos besoins en santé publique. Il y a eu des réductions des formations des experts en santé publique et c’est le cas dans plusieurs pays. Il y a eu une tendance à vouloir couper dans les budgets de la santé. Tout ce qui est le plus lié à la santé publique va avoir probablement des réinvestissements importants et aussi en terme de capacité à produire plus localement. C’est important de ne pas délocaliser toute la production de médicaments dans un ou deux endroits dans le monde. L’idée, c’est d’être plus indépendant lorsqu’il arrive des situations extrêmes comme celle-là ».

Des raisons d’espérer?

« Moi je suis toujours optimiste. C’est un coup dur pour la santé publique, l’économie, pour nos ainés, mais on espère qu’on va ressortir meilleurs de toute cette crise. On espère qu’on va avoir pris des bonnes habitudes du côté de nos chercheurs, aussi en terme de science ouverte. Partager les informations rapidement plutôt que de les garder chacun pour soi. Ça va permettre d’accélérer les recherches. Actuellement, c’est sur la pandémie de COVID-19 mais ça pourrait aussi bien nous aider sur les changements climatiques. Cette crise va nous apprendre à travailler beaucoup plus dans la collaboration dans le monde de la recherche, que ce soit dans le secteur privé ou public, mais encore mieux, les deux ensemble. »

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