[ÉDITORIAL]- DEMAIN, TOUS GOUVERNÉS PAR LA PEUR?

[ÉDITORIAL]- DEMAIN, TOUS GOUVERNÉS PAR LA PEUR?

La pandémie de COVID-19 a mis en évidence les difficultés de la prise de décision en matière de santé publique face à un mal inconnu.

Les mécanismes du principe de précaution ont joué à plein, d’aucuns diront qu’ils ont été poussés à outrance. Toujours est-il que l’effroi a guidé l’action publique dans la plupart des pays du monde. Avec, à la clef des réactions pour le moins irrationnelles et un sentiment d’improvisation. Est-ce cela gouverner avec lucidité et courage? Et avec la sortie de crise annoncée, est-ce la fin d’une logique de peur? Rien n’est moins certain.

Mieux contrôlés par la peur

À défaut d’un vaccin qui ne devrait arriver que d’ici un ou deux ans, la peur collective restera active. Le recours aux outils technologiques, et en particulier ceux de l’IA, pose la question légitime du remède pire que le mal. Il apparaît autant comme un facteur de contrôle renforcé sur nos comportements que comme la solution pour éviter le repli sur soi.

En somme, les deux revers d’une même médaille. Pour ne pas rester figés dans l’angoisse, les pouvoirs publics cherchent à mieux s’outiller pour être mieux informés et, dans le même temps, de nombreux citoyens ne souhaitent pas abdiquer leur liberté d’aller et venir au nom de dispositifs de précaution considérés à raison comme trop instrusifs et dirigistes.

Qu’il s’agisse de drones et d’outils de traçage plus ou moins sophistiqués comme en Chine, en Europe et en Amérique du Nord, ou bien encore de chiens robots patrouilleurs à Singapour, comme le signalait il y a quelques jours notre rédactrice en chef, Stéphanie Cabre, les outils qui se multiplient pour nous prémunir des effets d’une nouvelle pandémie, ont de quoi nous faire froid dans le dos en matière de respect des libertés individuelles.

Des craintes s’expriment ces derniers jours sur ces solutions préventives qui semblent nées dans la précipitation.

Quand prévention et précipitation ne font pas bon ménage

Au Québec, la solution COVI, l’application de suivi de contacts liée à la COVID-19 de Mila, fait déjà bondir certains juristes et spécialistes en éthique. Le quotidien Le Devoir, daté du 2 juin, s’en est fait l’écho et – pourrait-on ajouter- se fait depuis le dévoilement de la solution par Mila le porte-étendard de la mise en garde. On y lit, entre autres, qu’avec COVI se présente un risque de “privatiser les données publiques et personnelles récoltées auprès des citoyens pour en assurer la gestion dans une structure opaque“. Une mise en garde sans doute exagérée au regard des efforts de transparence déployés par Mila ces derniers jours, mais qui pose la question légitime du lancement par trop précipité d’applications dites “préventives” dans un contexte d’urgence.

Un sentiment d’urgence, répétons-le, nourri par la peur… d’une deuxième vague d’épidémie hypothétique. Pouvons-nous céder sur nos acquis démocratiques sous couvert d’une quelconque nouvelle bataille sanitaire à mener? Et devons-nous accepter de céder, au nom d’un “état d’urgence” qui deviendrait permanent sans le dire, nos libertés actuelles ? Ces questions méritent d’être posées.

Éviter de nourrir la peur par d’autres peurs

Mila, bien que sincère dans son approche et sans nul doute volontaire dans sa démarche de transparence, ne peut faire l’abstraction d’une clarification essentielle : peut-il garantir une saine gestion des données recueillies par son outil alors même que cette gestion est confiée à une OBNL, COVI Canada, créée et administrée par nul autre que… Mila ?

Bien qu’assurant dans son “Livre Blanc” être en conformité avec les principes de la Déclaration commune des commissaires fédéral, provinciaux et territoriaux à la protection de la vie privée, et adhérer à la  Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle, Mila doit lever le soupçon de mélange d’intérêts qui plane et risque de nourrir d’autres peurs légitimes ou irrationnelles.

La création d’une agence gouvernementale indépendante pour la gestion de ces données serait des plus pertinentes en ces temps de doute endémique.

À défaut, et tel que notre journaliste Joseph Elfassi le décrit, à juste titre dans son article publié cette semaine, la sortie de cette nouvelle application va finir par s’apparenter à un véritable “chemin de croix”.

Et si nous devions poursuivre et conclure sur cette analogie biblique, quand précaution rime avec précipitation, guette la désorientation plus que la rédemption. Pour retrouver le chemin de l’espérance, il serait peut-être temps de retrouver tout simplement le chemin de la… raison. Hosanna!

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