Vers une application de traçage au Québec ?

Experts et parlementaires ont été entendus pendant trois jours la semaine dernière devant la Commission des institutions. Objectif : déterminer les risques et les avantages de la mise en place d’une application de traçage au Québec afin que le gouvernement décide ou non d’aller de l’avant avec un tel outil technologique. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le sujet reste extrêmement sensible.

Pour le moment aucune décision n’est prise nous assure Joëlle Boutin, la députée caquiste de Jean Talon, qui a représenté le Gouvernement devant la Commission.

« Le rapport devrait être rendu public prochainement. Nous n’avons pas dit au gouvernement d’y aller ou pas, mais nous avons fait des recommandations pour encadrer le dispositif, si le gouvernement décidait d’aller de l’avant avec ce genre d’application. C’est à eux seuls de décider au regard de ces recommandations, je ne peux pas donner de date. »

Au cours des auditions de nombreuses voix se sont levées pour souligner les risques liés à la mise en place d’une telle application notamment concernant la protection de la vie privée et l’importance d’avoir un cadre juridique qui entoure sa mise en place. Sans un cadre législatif bien particulier, un employeur ou un tiers pourrait forcer un citoyen à télécharger l’outil, c’est ce qu’a souligné à plusieurs reprises la Commission d’accès à l’information du Québec.

« Le projet de loi 64 déposé au printemps, vise à réformer certaines lois dont la loi d’accès à l’information mais aussi la loi-cadre entourant les technologies de l’information, parce que ces lois-là ont été écrites bien avant le numérique. Elles sont désuètes, et l’objectif c’est de renforcer la protection des renseignements personnels et toutes les nouvelles technologies. Ce projet de loi là va être à l’étude cette année.  Mais il y a certaines choses qui peuvent être faites légalement pour renforcer la législation, par décret, par exemple si on veut aller plus rapidement. »

Le choix d’une application binaire ?

Ce qui est sûr, c’est que Québec n’ira vraisemblablement pas de l’avant avec une application qui intègre de l’intelligence artificielle. S’il décide d’opter pour une telle solution technologique, il devrait privilégier une application binaire.

« L’idée de COVI c’était de pouvoir donner une alerte plus tôt que les applications de traçage binaire comme “Alerte Covid”, développée par Shopify. Dans le sens, où on demandait aux gens d’indiquer volontairement s’ils avaient des symptômes parmi une liste de symptômes que la science associe à la maladie. Et donc ça peut arriver plusieurs jours avant qu’ils aillent à l’hôpital ou qu’ils décident de se faire tester. Et ce temps que l’on gagne c’est potentiellement du temps qui permet de changer les comportements des individus et de sauver des vies… » a expliqué Yoshua Bengio de Mila lors de son audition jeudi dernier.

« J’ai adoré l’audition de M. Bengio nous confie Joëlle Boutin. C’est sûr que l’application de Mila repose sur l’IA. Elle était peut-être plus efficace en termes de protection de la santé, par contre elle collecte plus de données personnelles sur les individus. Le gouvernement a dit d’avance qu’il irait plus vers des applications qui sont moins intrusives. On privilégie plus une technologie Bluetooth, plus simple d’utilisation, même s’il y a des limitations. Elle permet de mieux assurer une protection des renseignements personnels. L’IA est beaucoup utilisée dans la société, je pense à la cybersécurité, aussi dans des secteurs de pointe comme l’automatisation, elle est déjà intégrée mais la population ne le sait pas. Peut-être que cette technologie est mal comprise, éventuellement on devrait avoir une plus grande éducation dans la société pour mieux la comprendre » rajoute Joëlle Boutin, la députée caquiste.

Efficacité mitigée 

Bien que la technologie Bluetooth soit considérée comme plus sécuritaire que la géolocalisation, une question de fiabilité subsiste. C’est ce qu’a fait remarquer Sébastien Gambs, professeur au département d’informatique de l’UQAM, lors des auditions. 

Craintes sur la sécurité et la protection de la vie privée mais aussi doutes sur l’efficacité d’une telle solution technologique. Une cinquantaine de pays dans le monde ont adopté ce genre d’applications sans grand succès. En Ontario « Alerte Covid » aurait été téléchargée près de 1,9 million de fois pour le moment. Soit moins de 10% de la population ontarienne. Pour que cela marche, il faut une large adhésion de la population.

« Vous avez raison, les gens n’ont pas assez téléchargé ce genre d’outils. En Allemagne, ou encore en Islande, oui. Le succès d’une telle application repose en effet sur l’adhésion des citoyens. La confiance qu’ils vont avoir vis-à-vis d’un tel outil. Le rôle du gouvernement c’est d’encadrer cette solution, pour gagner la confiance des citoyens. Faire une campagne de sensibilisation pour que les gens puissent embarquer dans le projet ».

Selon les résultats de la consultation en ligne lancée au mois de juillet par le gouvernement québécois, sur 17 000 participants, 75 % se sont dits favorables à une telle solution technologique pour lutter contre la propagation du virus.

« Au final, en prévision d’une deuxième vague, c’est une application qui se voudrait complémentaire aux autres mesures. La technologie doit être au service des humains. Et puis elle vise à faciliter le travail de collecte. Actuellement, le traçage de contact se fait de manière manuelle et cela nécessite énormément de ressources humaines. Une application comme celle-là pourrait peut-être augmenter le nombre d’identification, faciliter la collecte. Et faire en sorte que les travailleurs qui tracent manuellement se concentrent davantage sur les populations vulnérables » conclut Mme Boutin.

Québec devrait se prononcer cette semaine sur la mise en place ou non d’un tel outil. Le sujet est délicat et divise. À suivre de près, donc.

 

 

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