Comment mon employeur peut me surveiller grâce à l’IA?

La généralisation du télétravail depuis le début de la pandémie a fait exploser les ventes de logiciels de surveillance des employés. Et dans beaucoup de cas, ce sont des algorithmes qui collectent les données sur votre présence, votre efficacité ou encore votre rendement, à destination, bien-sûr, de votre patron.

Il s’appellent Hubstaff, ActivTrak, Terramind ou encore Time Doctor… Si cette liste de noms ne vous évoque rien, il y a un grand nombre de managers, qui depuis un an, ont dû en entendre parler. Car il s’agit des logiciels les plus vendus aujourd’hui pour surveiller les employés qui se sont mis au télétravail à cause de la Covid-19.

L’objectif de ces nouvelles technologies, selon leurs développeurs, c’est surtout de pouvoir  mesurer la productivité d’un employé derrière son écran. Pour le faire, des multitudes d’outils existent, et sont déjà utilisés par un certain nombre d’entreprises.

ANALYSE DES MESSAGERIES PROFESSIONNELLES

Ces outils de surveillance, Étienne Charbonneau les a largement étudiés. Professeur de management à l’École nationale d’administration publique (ENAP), il a réalisé une étude avec Carey Doberstein, professeur en sciences politiques à l’Université de la Colombie Britannique, intitulée « Covid-19 et l’avenir de la surveillance du travail dans le secteur public ».

Il nous apprend par exemple que de nombreuses applications conversationnelles comme le très populaire Slack « a des capacités de surveillance, grâce à l’utilisation d’algorithmes ». Ils peuvent mesurer le nombre de messages envoyés par un salarié, son temps d’activité sur la plateforme, ou encore la part de messages envoyés via canal privé. La plateforme collaborative Teams, développée par Microsoft, elle aussi, peut être utilisée à des fins de surveillance.  « Depuis quelques mois, cette application a une fonctionnalité qui peut être activée par l’entreprise qui en détient une licence. Cette fonctionnalité permet de mesurer l’activité professionnelle à beaucoup d’égards, et elle peut être utilisée par les employeurs sans nécessairement en informer les salariés » assure le chercheur de l’ENAP.

Aujourd’hui certains de ces outils sont même capables d’analyser le corpus des messages des employés, que ce soit sur des plateformes conversationnelles ou sur les courriels. « L’algorithme va analyser les textes et rapporter aux ressources humaines un indicateur de l’humeur générale des employés », ajoute Étienne Charbonneau.

« Si vous avez par exemple un cellulaire fourni par votre entreprise, elle peut y avoir installé des applications à votre insu, dont certaines, qui détectent automatiquement les cris ou les pleurs d’enfants » – Étienne Charbonneau, Professeur de management à l’École nationale d’administration publique
RAPPORT ÉMOTIONNEL ET DÉTECTION DES CRIS D’ENFANTS

La start-up québécoise EmoScienS a quant à elle développé une application de reconnaissance faciale, pour déterminer l’état émotionnel des utilisateurs, et en l’occurence des salariés. Son CEO, Pierrich Plusquellec, également professeur agrégé à l’Université de Montréal, a été interrogé par nos confrères d’Isarta Info. Il explique que par le biais de la webcam d’un ordinateur, « l’application prend des photos à intervalles réguliers, aux 5 minutes, quand l’utilisateur est face à son écran. Les photos sont transférées sur nos serveurs et nos algorithmes produisent un rapport émotionnel de la semaine à l’utilisateur ». Il espère que ces données serviront en premier lieu aux salariés. « Notre système est entièrement contrôlé par l’utilisateur, qui est le premier à voir ses données; il peut trier ses photos avant de les envoyer à nos serveurs. Il peut aussi décider de ne jamais partager ses données à l’employeur, ou tout autre parti. »

Étienne Charbonneau, lui, ne dresse pas un portrait aussi raisonnable de l’utilisation de ces nouvelles technologies de surveillance, qui ne se limitent d’ailleurs pas aux ordinateurs. « Si vous avez par exemple un cellulaire fourni par votre entreprise, elle peut y avoir installé des applications à votre insu, dont certaines, qui détectent automatiquement les cris ou les pleurs d’enfants ». Si plusieurs fois dans une même journée, ce type de sons est détecté par l’application, un message automatisé est envoyé à l’employeur, pour lui notifier que ce jour-là, il est probable que le salarié en question s’est plus occupé de ses enfants « Ce n’est pas de la Science fiction, ça existe déjà. » alerte le professeur de l’ENAP.

DES OUTILS AUSSI POUR BERNER SON EMPLOYEUR

Dans leur étude, MM. Charbonneau et Doberstein ont principalement cherché à mesurer le degré d’acceptation des Canadiens envers ces nouveaux outils de surveillance, et particulièrement dans le secteur public. Après une enquête menée par téléphone auprès de 3000 citoyens, il apparaît qu’une majorité d’entre eux – principalement les jeunes entre 18 et 30 ans – sont particulièrement réfractaires aux outils de surveillance physique, qui utilisent par exemple la webcam ou le micro d’un ordinateur.

D’ailleurs des salariés se sont mis à riposter face à ces nouvelles pratiques. Entre autres, avec l’application Presence Scheduler, qui permet de garder son statut Slack actif à tout moment. D’après nos confrères de Korii, ses ventes ont explosé pendant la première vague de contaminations. Slack a même du modifié son code, pour contrer l’utilisation massive de cette application.

 

Crédit Photo : Pexels_Christine Morillo

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