[ÉDITORIAL] Faut-il craindre l’armée des robots ?

Les cybercombattants ne font déjà plus partie de la fiction. Ils ont gagné la réalité des états-majors dans certains pays à travers le monde : les États-Unis, la Chine, la Russie, la Corée du Nord, mais aussi la France ou bien encore la Suisse. Le Canada ne semble pas prendre le chemin de cette révolution des armées. Est-ce une bonne chose ? État des lieux des enjeux en la matière. 

Le premier robot tueur est déjà présent sur les champs de bataille. Il est apparu en Libye, en 2020 selon un document de l’ONU, comme le rapportait en début d’été notre journaliste Emmanuel Delacour.  

Un robot capable de détecter et d’identifier les mouvements au sol et d’attaquer de manière autonome toute cible potentielle qui se présenterait à lui. Les fameux SALA, les Systèmes d’armes létales pleinement autonomes. Une évolution assez funeste des drones qui émaillent les conflits au Moyen-Orient depuis le début des années 2000. 

Ces cyberopérations militaires d’un nouveau genre, qui voient se déployer des soldats augmentés, font pleinement appel à la robotique, à l’intelligence artificielle, bref aux armes dites « intelligentes ».

VERS UNE FORCE ARMÉE 4.0

Ces armes d’un type nouveau, même si elles ne font pas toutes usage de la force létale,  vont permettre d’offrir des « moyens de lutte de haute intensité dans les conflits interétatiques, afin d’être dissuasifs », comme l’a récemment indiqué dans un magazine, François Lecointre, l’ancien chef d’état-major des armées françaises.

Il faut dire que la France, pour ne pas être à la traîne des autres puissances militaires déjà engagées dans ce processus de renouvellement des armées, s’est donnée pour objectif de mettre sur pied une force de 4 500 cybercombattants. Un dispositif qui sera surtout composé de réservistes, dans le cadre du nouveau plan des Forces armées de France.

Des ressources essentiellement composées de spécialistes informatiques, capables de programmer et contrôler les robots et de protéger les installations informatiques des cyberattaques.

Des soldats geeks d’un nouveau genre, donc, loin de la figure traditionnelle du barbouze ou du bidasse. À tel point qu’une journaliste suisse disait récemment qu’il est plus utile aujourd’hui qu’un soldat sache coder plutôt que faire 100 pompes !

FACE AUX CYBERMENACES, COMMENT RÉAGIR ?

Car la guerre désormais se produit à même les processeurs, quotidiennement, de manière insidieuse, invisible pour une grande partie de la population. Même si elle ne génère fort heureusement pas de morts, elle fait des victimes : les ordinateurs et serveurs des installations hautement stratégiques de nos pays.

Ce sont nos administrations, nos hôpitaux, nos infrastructures énergétiques, logistiques, commerciales qui sont directement ciblés et menacés. Des cyberattaques qui peuvent mettre une région, voir même un pays potentiellement à l’arrêt. Des actions qui, selon le célèbre éditeur en sécurité informatique, Cybersecurity Ventures, pourraient coûter aux collectivités près de 13 300 milliards de dollars en 2025.

« La riposte peut vite s’apparenter à l’impuissance en la matière, tant les offensives sont fulgurantes et de grande ampleur » – Philippe Régnoux, Directeur de publication CScience IA

Certains pays sont passés maîtres en la matière : la Russie, mais aussi la Chine. Comme le révélait, il y a quelque jour, un vaste rapport de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM), en France, ces nouvelles armes d’influence sont devenues parmi les plus redoutables à travers le globe.  

Comment se prépare le Canada face à cette menace ? Depuis plusieurs années, la Défense, les Forces armées, le SCRS et le Centre de la sécurité des télécommunications la considèrent comme une priorité. Même si leurs moyens ont augmenté pour contrer ses effets, notamment à travers de nombreuses embauches, pour le moment, il est difficile de voir poindre même l’émergence d’un embryon de bataillon de cyberarmée, à proprement parler.

Le sujet était même totalement absent de la dernière campagne électorale. Cela démontre le degré d’intérêt que portent les autorités à la question.

L’EFFET DISSUASIF ET L’EXIGENCE MORALE

Or, la menace est réelle. Les premières escarmouches sont déjà là. Et l’effet dissuasif face aux velléités de certaines puissances très actives en cyberattaques, s’avère plus que nécessaire. La riposte peut vite s’apparenter à l’impuissance en la matière, tant les offensives sont fulgurantes et de grande ampleur.

Dissuasion, donc, en développant des outils intelligents, s’inspirant souvent de la nature comme le rappelle à juste titre le fort passionnant article de notre journaliste Boris Laurent cette semaine, capables de déjouer les attaques les plus sophistiquées. Mais il faut aussi y ajouter la modération. Modération éthique dans nos innovations en évitant de tomber dans la surenchère d’autonomie des armes développées. Surtout lorsqu’elles présentent un pouvoir mortifère avéré.

« Le sujet était même totalement absent de la dernière campagne électorale. Cela démontre le degré d’intérêt que portent les autorités à la question » – Philippe Régnoux, Directeur de publication CScience IA

Face aux armes SALA, et alors que certains experts recommandent de privilégier le développement et l’usage des SALIA, ces Systèmes d’armes létales intégrant de l’autonomie, bref, incapables d’agir seuls, nous recommandons d’éviter le développement de telles armes dans nos laboratoires.  

À  l’instar de plusieurs chercheurs qui se sont exprimés sur le sujet, incluant Yoshua Bengio et Pascal Vincent, chercheurs au Mila, ou bien encore Amnistie internationale Canada, il faut tout simplement s’opposer à l’émergence de robots tueurs et exiger un moratoire international sur l’utilisation et la création de telles armes.

Le Canada dispose d’un Programme d’éthique de la Défense. Son Comité consultatif sur l’éthique devrait sérieusement se pencher sur la question et se prononcer publiquement. Avant qu’il ne soit trop tard. 

 

Philippe Régnoux
Directeur de publication, CScience IA
p.regnoux@galamedia.ca

Crédits photo : Kittipong Jirasukhanont / Alamy Banque D’Images

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