Une finance durable et pourquoi pas bientôt des robots traders régulés ?

En marge de la première édition du Sommet de la finance durable, qui se déroule du 4 au 8 octobre à Montréal, 20 acteurs québécois du secteur ont signé une charte en faveur d’une finance plus durable. Gageons que lors des débats, les pratiques basées sur l’IA comme le High-Frequency Trading (HFT) et le machine learning (ML) seront l’objet de toutes les attentions… comme le préconise le guide récemment publié par l’organisme de régulation internationale, l’OICV.

« L’OICV [Organisation Internationale des Commissions de Valeurs] et les autres régulateurs internationaux de la finance ont une tache complexe devant eux », nous a confié l’auteure et chercheuse américano-canadienne, spécialiste de la finance, Irene Aldridge, qui fait allusion aux pratiques comme le High-Frequency Trading et le machine learning, devenues communes sur les marchés boursiers mondiaux.

QU’EST-CE QUE LE HFT ?

Le HFT consiste à utiliser de puissants algorithmes mathématiques afin d’effectuer des transactions boursières le plus rapidement possible. Par ailleurs, pour identifier quels sont les investissements les plus porteurs, tout gestionnaire de portefeuilles a aussi coutume d’utiliser une autre technologie reposant sur l’intelligence artificielle, à savoir le machine learning qui peut analyser, de façon exhaustive, toutes les données disponibles sur toute entreprise : rapports financiers, enregistrements sonores ou vidéos retranscrits… Bref, il s’agit de robots traders ultra-sophistiqués qui donnent un avantage sur le marché, considéré comme déloyal.

Comme c’est le cas d’autres nouvelles technologies, « l’intelligence artificielle rend, en quelque sorte, plus pertinentes les analyses dans toutes les industries », précise Irène Aldridge. Comme elle le rappelle aussi dans son dernier livre BigData Science in Finance [édition Wiley, 2021],

« Réguler l’intelligence artificielle est une problématique récurrente dont il faut se préoccuper sur tous les marchés pas seulement sur les marchés financiers »– Irene Aldridge, auteure et spécialiste de la finance

« À titre d’exemple, ajoute la Professeure à l’Université de Cornell, selon AbleMarkets, en moyenne, 37 % de toutes les transactions qui concernent le titre Google proviennent du High-Frequency Trading, sur les marchés en temps réel, et ce pourcentage est à peu près stable depuis 5 ans. » Or, le HFT pose la question de l’équité concurrentielle. Depuis l’introduction de la règle du « premier arrivé, premier servi », un spéculateur qui souhaite profiter des inefficiences passagères des marchés boursiers doit être le premier à les découvrir. S’il dispose de robots traders les plus performants, il aura un avantage certain. Ainsi, ces technologies peuvent conduire à terme à un marché « à deux vitesses».

UNE CHARTE POUR ASSAINIR LES PRATIQUES

Si la Déclaration de la place financière québécoise pour une finance durable, publiée le 4 octobre, n’aborde pas spécifiquement le HFT ou le ML, « elle encourage une plus grande divulgation des résultats ESG des entreprises et institutions financières », précisent tout de même les organisateurs du Sommet de Montréal. De poursuivre :  « Ces informations pourront être réutilisées par des acteurs de l’innovation et des entreprises technologiques pour entraîner des algorithmes qui contribueront au développement de la finance durable. »

“En moyenne sur 5 ans, 37% des transactions relatives au titre Google proviennent de l’IA” – crédits photo : Pexels / Kampus Production

Les signataires de la charte, dont les actifs représentent environ 900 milliards de dollars canadiens, se sont en effet engagés à « renforcer l’intégration des considérations environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) dans les opérations, les processus internes et les pratiques des signataires ».

BIENTÔT UN SUPERVISEUR POUR CONTRÔLER LES ROBOTS TRADERS ?

Du reste, parmi les six recommandations qui figurent dans le guide publié le 7 septembre dernier par l’OICV, la plus emblématique s’adresse aux régulateurs, tels que l’AMF au Québec : ceux-ci sont conviés à inciter les entreprises du secteur de la finance à désigner en leur sein des superviseurs dont la mission sera de contrôler les usages en matière d’intelligence artificielle, notamment pour veiller aux pratiques relatives au HFT et au ML.

En réalité, ce document reprend un rapport publié, en juin dernier, et intitulé : « The use of artificial intelligence and machine learning by market intermediaries and asset managers »

De son côté, Caroline Joly, chercheuse à l’IRIS,  avait déjà alerté, en 2013, dans sa publication « Le HFT, L’intelligence artificielle au service de la spéculation boursière » :

« Les robots traders sont tellement sophistiqués que personne ne peut les comprendre, hormis les mathématicien·ne·s, physicien·ne·s et ingénieur·e·s qui les programment. » –  Caroline Joly, chercheure à l’IRIS

En 2019, la chercheuse a enfoncé le clou dans une thèse consacrée à ces questions : « Dans le
nouveau contexte créé par le HFT, il devient de plus en plus important, mais aussi de
plus en plus urgent, de mettre en place une instance de régulation mondiale pouvant
encadrer les organisations boursières et les pratiques qu’elles mettent en œuvre par-
delà les frontières. »

VERS UNE MEILLEURE RÉGULATION DE L’IA DANS LA FINANCE ?

Contactée récemment, la chercheuse précise : « Comme pour toute forme d’autorégulation, tout dépendra des mesures spécifiques que les entreprises mettront en œuvre. Ces mesures, en plus de ne pas être coordonnées au niveau de l’ensemble du marché, risquent de varier en fonction du type d’entreprise qui les met en œuvre et des marchés sur lesquels elle transige. L’impact de ces mesures sera donc très limité ».

De conclure : «  Il est plus judicieux d’analyser les régulations en termes d’acteurs, de marchés et d’enjeux que de les aborder en termes de bonnes mesures ou de mauvaises mesures ».

Aussi, dans le cadre de ce Sommet mondial, le Québec, en tant que pôle d’excellence et d’innovation en finance durable en Amérique du Nord aura sûrement à cœur de se pencher sérieusement sur ces questions hautement concurrentielles et éthiques.

Crédit Photo : Pexels / Kampus Production

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