Existe-t-il un hiatus entre les principes éthiques de l’IA et leur application ?

Au cours d’échanges organisés en virtuel, le 17 novembre, par la Direction de la Fondation HEC Montréal, dans le cadre du 1er Gala Luminescence, il a été question de l’articulation lente entre les principes de l’éthique de l’IA et leur traduction concrète à la fois dans les algorithmes et dans la réglementation.

Au cours de la table ronde intitulée « Réflexions sur l’éthique de l’IA : bénéfices et défis de l’intelligence artificielle », dans un premier temps, les débatteurs se sont accordés sur le caractère singulier du modèle montréalais d’intelligence artificielle (IA).

POURQUOI LE MODÈLE QUÉBÉCOIS D’IA EST-IL SI SINGULIER ?

Selon eux, la spécificité réside dans :

  • la prééminence de la recherche fondamentale en IA ;
  • sa marque, basée sur une IA éthique et responsable. D’une part, argumentent-ils, « chacun sait que les systèmes d’IA consomment beaucoup d’électricité. Or, au Québec, l’énergie utilisée est propre” [production d’origine renouvelable, notamment à partir des capacités hydrauliques du Québec] ».

Débat : “Réflexions sur l’éthique de l’IA : bénéfices et défis de l’intelligence artificielle”, 17 novembre.

D’autre part, selon Benjamin Prud’homme, directeur exécutif IA pour l’humanité à l’Institut québécois d’intelligence artificielle (Mila), « nombre d’organisations utilisant l’IA veillent à ce que les projets déployés en IA  prêtent particulièrement attention à l’éthique ».

>Pour preuve, poursuit-il, le Centre d’expertise international de Montréal en intelligence artificielle (CEIMIA) et l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (OBVIA) sont « deux acteurs internationaux incontournables en matière d’IA responsable et tous deux sont basés au Québec ».

Par ailleurs, l’adoption et surtout le processus participatif [impliquant les citoyens] ayant présidé à l’élaboration de la Déclaration de Montréal rendent cette dernière « robuste et distinctive » par rapport aux autres textes de référence en vigueur dans d’autres pays.

Pour Joé Martineau, professeure d’éthique organisationnelle au département de management à HEC Montréal, les principes éthiques [droit à la vie privée, solidarité, démocratie, équité, prudence, responsabilité…] mis en avant dans la charte sont, de fait, « un bon point de départ » pour ceux qui souhaitent développer une technologie basée sur l’IA.

ENCORE UN HIATUS ENTRE LES PRINCIPES ET LEUR APPLICATION

Dans un deuxième temps, en se penchant sur les situations concrètes, les orateurs ont alors dressé un constat lucide : pour l’heure, il existe, hélas, encore un monde entre les déclarations et les pratiques.

« Pour moi, le plus grand défi c’est de traduire ces principes dans le travail des experts de l’IA, ceux qui conçoivent les algorithmes. » – Benjamin Prud’homme, directeur exécutif IA pour l’humanité à l’Institut québécois d’intelligence artificielle, Mila

Autrement dit, comment les développeurs peuvent-ils intégrer tous ces principes éthiques dans leurs pratiques au moment du codage ?

Par ailleurs, comme l’intervenant de Mila le note, en ce moment tout repose sur le bon vouloir des individus et des organisations.  « Il faudrait entreprendre les processus législatifs pour les rendre obligatoires. Il faut réguler l’IA pour que la Déclaration [de Montréal] rayonne et prenne vie. »

GRAND POTENTIEL DE L’IA DANS LA DÉFENSE DU BIEN COMMUN

Déjà, les arguments en faveur de l’IA sont légion, selon lui : « l’IA a un potentiel énorme en termes de contribution au bien commun, pour contrer la crise climatique par exemple ou contrer le trafic de personnes. Imaginons aussi que des algorithmes pourraient être conçus pour venir corriger les biais des autres algorithmes. » 

À ces défis qu’elle partage apparemment, Joé Martineau ajoute celui de la priorisation des enjeux éthiques sur les intérêts commerciaux : « Comment convaincre ceux qui ne jurent que par les résultats financiers et l’avantage commercial [tiré des systèmes d’IA] ? Comment les embarquer dans l’éthique tant que les principes [de la Déclaration de Montréal] demeurent non contraignants ? »

« Au Québec, nous avons une réglementation sur la gestion des données, mais pas encore sur les systèmes d’intelligence artificielle. » Joé Martineau, professeure d’éthique organisationnelle au département de management à HEC Montréal

En bref, si l’on en croit ce débat entre ces spécialistes de l’IA et de l’éthique, du chemin reste à parcourir… Reste encore aux concepteurs des algorithmes, à ceux qui les commercialisent et même au législateur à s’approprier et à traduire, ensuite, concrètement dans leurs pratiques les principes édictés par la Déclaration de Montréal…

Crédit photo : Pexels / Mati Mango