L’IA pour lutter contre les tiques et les maladies qu’elles transmettent

L’IA pour lutter contre les tiques et les maladies qu’elles transmettent

Cette année, la santé publique sonne la sirène d’alerte quant à une hausse importante des cas de maladie de Lyme au Québec. Comment peut-on se servir de la technologie avancée pour se protéger contre les tiques responsables de sa propagation?

Le portrait de la situation

Ce sont 147 Montérégiens qui ont contracté la maladie de Lyme en 2021, « une hausse (de 50 %) importante par rapport aux années précédentes », nous informe la Direction de santé publique de la Montérégie, l’une des régions les plus touchées de la province avec l’Estrie, et ça ne fait qu’augmenter depuis huit ans. Jérémy Dubé, pharmacien chez Jean Coutu, explique que « les changements climatiques y sont aussi pour quelque chose. La maladie est partie de l’est des États-Unis, puis est remontée avec la hausse de la température. » M. Dubé rapporte recevoir fréquemment en pharmacie, et surtout pendant le congé estival, la visite de personnes pour motif de piqûre de tique.

« Nous croyons que notre analyse peut aider à prévoir la trajectoire de l’évolution de la maladie de Lyme sur le territoire. »

– Maria Pilar Fernandez, chercheuse postdoctorale à l’université Columbia

Hier, le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, nous rappelait que la tique avait aussi le pouvoir de nous rendre végétariens : « Pour certains, manger un hamburger ne serait plus possible à cause d’une allergie à la viande. » La responsable de cette limitation ne serait en effet nulle autre que la tique, ou du moins la molécule dont elle est porteuse, soit l’alpha-gal. « Il s’agit d’un sucre, qui est présent dans l’intestin et la salive d’une espèce appelée la tique étoilée. Lors d’une piqûre, cette molécule est introduite dans la circulation sanguine de la victime. En réaction à cet intrus, le corps produit des anticorps pour s’en débarrasser », nous confirme l’Agence Science-Presse. Les conséquences de cette allergie sont donc dramatiques pour les carnivores, qui doivent alors se priver de viande rouge, contenant l’alpha-gal, éviter de manger du porc, du bœuf ou de l’agneau. « Mais le poulet, la dinde et le poisson peuvent continuer de faire partie de l’alimentation. »

L’intervention de l’intelligence artificielle (IA)

Des applications mobiles

Aujourd’hui, des applications comme Picture Insect – Insectes ID vous permettent, en cas de doute, d’identifier une espèce d’insecte grâce aux principes de reconnaissance par l’IA, et de savoir si elle est dangereuse ou possiblement porteuse d’une maladie transmissible. « Il suffit de pointer l’appareil photo de votre téléphone sur un insecte pour que la découverte commence avec l’application Picture Insect (…) Lorsque vous voulez savoir quel est cet insecte, découvrir la classification d’une araignée, en savoir plus sur un papillon, l’application Picture Insect Bug Identifier est une véritable fenêtre sur la planète des insectes », suggère Next Vision Limited, son développeur. Le fait de pouvoir mieux reconnaître une espèce d’insecte dangereuse permet ainsi de mieux s’en méfier et de prendre une piqûre plus au sérieux, en vue d’agir plus rapidement afin de limiter les risques d’être aux prises avec une maladie de façon définitive. Mais qu’en pense M. Dubé en tant que pharmacien?

Jérémy Dubé, pharmacien

Jérémy Dubé, pharmacien

« Dans l’exemple qui nous concerne, en lien avec la maladie de Lyme, je crois que c’est un outil extrêmement intéressant pour aider les patients à identifier adéquatement une tique et par la suite prendre les mesures nécessaires et consulter leur professionnel de la santé le cas échéant. L’application peut guider les patients dans l’identification de la tique et voire même éventuellement pouvoir les guider dans le retrait de celle-ci. Il se pourrait même que différentes applications développent des algorithmes, si ce n’est déjà fait, pour évaluer les facteurs de risques en lien avec la piqûre et recommander ou non une consultation avec leur médecin ou pharmacien. »

M. Dubé apporte toutefois une nuance. « Le glissement vers l’IA pour les diagnostics et les recommandations médicales n’est pas sans craindre une mauvaise interprétation des données de la part du patient. Ainsi, il faut s’assurer que les résultats exprimés au patient soient clairs et dénués d’ambiguïté. », pense-t-il, ajoutant qu’ « il est impossible de connaître l’ensemble des données présentes dans un algorithme. Conséquemment, cet enjeu soulève des questions concernant les risques de biais dans les applications d’IA. Si les données présentées dans les IA proviennent d’une population X, mais que ces données ne sont pas représentatives de la population Y, il y a de forts risques d’obtenir de mauvaises interprétations et des biais dans les résultats. En temps normal, une prise décisionnelle de la part d’un professionnel de la santé s’accompagne d’un processus complexe se basant sur ses connaissances et les données auxquelles il a accès. Bien qu’il soit possible d’avoir accès aux données qui nourrissent un algorithme d’IA, il n’est pas possible de connaître le chemin parcouru pour en arriver à la conclusion de cette dernier. Ce phénomène de la ‘boîte noire’ soulève donc un enjeu en lien avec la justification de la prise de décision et la transparence de ce dernier. Ceci porte donc la réflexion à savoir comment décrire l’imputabilité de l’IA dans sa prise de décision. Qui devient responsable en cas d’erreur ou de mauvaise interprétation des données? »

Le pharmacien soulève également un enjeu lié à la protection de la vie privée, en ce que « Bien que la majorité des algorithmes utilisent des données anonymisées, il est impossible de confirmer une protection stricte des données confidentielles des patients » ou des utilisateurs.

Pour M. Dubé, l’utilisation des applications d’IA permet certainement de « faciliter la prise de décision, d’améliorer les connaissances et augmenter l’accessibilité aux informations, et ce, rapidement. Cependant, il existe encore trop d’incertitudes pour recommander l’utilisation unique de ces applications dans une prise de décision clinique sans consultation avec un professionnel. L’IA ne devrait pas supplanter le jugement clinique d’un professionnel de la santé. »

L’IA pour comprendre et contrôler la propagation

Aux États-Unis, un modèle d’IA, duquel le Canada pourrait s’inspirer, a été développé en 2020 par des chercheurs de l’université Columbia et du RTI (Research Triangle Institute) International pour identifier les régions risquées où les cas ne sont pas rapportés. Le modèle permet aux États et comtés d’avoir une meilleure compréhension de la propagation de la maladie et d’établir de meilleurs plans de prévention et de contrôle. « Nous croyons que notre analyse peut aider à prévoir la trajectoire de l’évolution de la maladie de Lyme sur le territoire », a commenté la chercheuse postdoctorale Maria Pilar Fernandez dans le cadre de la présentation des travaux de recherche de son équipe.

Pour développer ce modèle d’IA, il a fallu analyser toute la data accessible publiquement, suivre l’évolution géographique de la maladie de Lyme sur près de deux décennies, et étudier environ 500 000 cas cliniques entre 2000 et 2017.

« Identifier les zones présentant un risque élevé peut aider au contrôle de la propagation dans les régions les plus exposées, et permettre aux autorités de mettre les professionnels de la santé au diapason, afin que ces derniers puissent agir de manière plus rapide et préventive, et proposer des traitements efficaces en amont », amène la chercheuse.

Finalement, M. Dubé croit que « l’ajout de l’intelligence artificielle dans les soins de santé est un atout et un outil considérable. Il faut prendre le temps, comme professionnel, de se positionner face à ces outils notamment, qui deviendront de plus en plus présent au fil des ans. À mon sens, l’IA peut permettre d’améliorer le diagnostic, améliorer la vitesse à laquelle ce dernier sera réalisé. L’IA peut aider dans la prise de décision, dans la recherche clinique, bref dans une foule de domaines. »

Rappelons que pour minimiser le risque de piqûre lors des promenades à l’extérieur, il est conseillé de porter des vêtements qui couvrent la peau, d’appliquer du chasse-moustique contenant du DEET ou de l’icaridine, de rester dans les sentiers aménagés et d’éviter de frôler la végétation, d’examiner son corps et celui de ses enfants, et de retirer les tiques visibles le plus rapidement possible avec une pince à pointe fine, sinon en pharmacie.

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Crédit Image à la Une : Chloé-Anne Touma