L’impact des filtres TikTok sur la santé mentale

L’impact des filtres TikTok sur la santé mentale

En matière d’édition photo et vidéo, l’intelligence artificielle (IA) est de plus en plus sollicitée. Mais que sait-on vraiment des effets de son usage sur la santé mentale et l’estime de soi? Peut-on devenir dépendant aux filtres intelligents, ou développer un mal-être en lien avec cette tendance aux artifices?

Si elle évoque parfois au commun des mortels l’idée d’une technologie futuriste, qui se manifeste par l’avènement de robots ultraperformants imitant l’humain, l’intelligence artificielle se retrouve plutôt, de manière implicite, à la source de nos activités les plus banales, comme nos usages des réseaux sociaux et des outils de retouche populaires.

Qui n’a jamais essayé un filtre automatique sur TikTok, Facebook, Snapchat ou Instagram, que ce soit pour s’amuser ou pour améliorer une photo? Accessibles à tous, ces filtres ont longtemps permis de ludifier photos et vidéos en ajoutant un masque, des oreilles de lapin, des lunettes, une perruque ou du maquillage.

Inspiré des dessins animés, le style des premiers filtres se voulait plus comique et moins subtile. Aujourd’hui, l’évolution de cette technologie, qui se fonde sur la reconnaissance faciale et l’apprentissage-machine, peut habilement reconnaître les traits d’un visage, et le transformer de manière à ce qu’on y voit que du feu, en en changeant la peau, les couleurs, les cheveux et les proportions pour que ses nouveaux traits paraissent tout à fait naturels.

L’épanouissement créatif et le sentiment de sécurité

Capture d'écran, chaîne Youtube Gloom

Capture d’écran, chaîne Youtube Gloom

Pour certains, le filtre est un outil de retouche artistique indispensable, qui permet d’exploiter son image dans un cadre créatif et innovateur. Pourquoi se priver d’un filtre qui rend le ciel plus bleu, les nuages plus roses, et les étoiles plus brillantes? Ou encore de se mettre dans la peau d’un héros de Marvel, ou d’une créature sortie tout droit de son film fantastique préféré?

Les filtres qui transforment l’utilisateur en personnage de dessin animé lui permettent aussi de créer son avatar et d’en faire sa photo de profil personnalisée, lui évitant de mettre une vraie photo de lui, une option qui s’avère sécurisante pour de nombreux utilisateurs de la communauté de Facebook souhaitant protéger leur identité.

Des effets pervers

Mais pour d’autres, la poursuite sans limite de son idéal esthétique pose un risque de développer une dépendance, un problème de santé mentale ou d’estime de soi.

Selon la Docteure et psychologue Charlotte Gamache, cofondatrice de l’initiative Meilleurs jours, « Contrairement à ce que l’on pourrait croire, utiliser des filtres sur nos photos ne nous rend pas plus satisfait(e) de notre apparence physique, et ce, même si nous aimons beaucoup le résultat de la photo retouchée. Au contraire! Après l’application d’un filtre sur sa selfie, on se montrerait plus critique à l’égard de son apparence physique et on en serait encore plus insatisfait(e). L’utilisation de filtres sur ses selfies nuirait également à l’humeur et susciterait le sentiment d’être malhonnête en propageant une fausse image de soi. »

55 % des chirurgiens esthétiques reçoivent en consultation des patients qui souhaitent avoir recours à une intervention pour améliorer leur apparence sur les selfies.

– Académie Américaine de Chirurgie Plastique et Reconstructive Faciale

Du filtre au lifting

Dans les conclusions d’une étude de 2019 qui se penche sur le problème, l’Association médicale américaine fait valoir que « Les médias sociaux offrent une infinité de possibilités quant à la manière de se montrer au public et de s’améliorer artificiellement. Des applications comme Snapchat et Instagram intègrent des filtres et outils d’édition qui permettent aux utilisateurs d’atténuer leurs rides ou la taille de leurs yeux sur les selfies avant de les partager. L’omniprésence de ces altérations sur les plateformes et applications a un impact significatif sur le domaine de la chirurgie esthétique. » Appuyant cette affirmation, un sondage de l’Académie Américaine de Chirurgie Plastique et Reconstructive Faciale révèle que pas moins de 55 % des chirurgiens esthétiques reçoivent, en consultation, des patients qui souhaitent avoir recours à une intervention pour améliorer leur apparence sur les selfies.

Un idéal esthétique qui discrimine

Parmi les filtres les plus populaires sur TikTok, il y a ceux qui nous maquillent comme des stars, et ceux qui changent la couleur de nos yeux. Si la couleur d’yeux bleu perçant et les traits de race blanche nous sont souvent proposés, rares sont les filtres qui valorisent des traits et couleurs s’apparentant à un modèle non caucasien, ce qui amène un enjeu d’éthique quant à la neutralité et l’équité raciales.

Fan des filtres « Sublte by Sophie » et « Freckles by Sophie », une maman très connue et suivie sur TikTok du nom de Leïla (tokyo8476), est parfois critiquée pour son usage indéfectible des outils de retouche, et les vidéos qu’elle publie de ses enfants, puisqu’elle ne les montre jamais au naturel. La maman choisit d’avoir recours aux filtres pour blondir les cheveux, changer le teint et la couleur des yeux de ses deux enfants, dans l’intégralité de son contenu vidéo.

@tokyo8476

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♬ som original – kaiquex

Caroline Tassé est experte marketing et de l’image, ainsi que maman de jeunes enfants. Que pense-t-elle de l’usage des filtres pour se rapprocher des idéaux esthétiques renforcés par les médias sociaux?

« Les réseaux sociaux sont souvent utilisés pour embellir la réalité. Sur TikTok, la plupart des utilisateurs utilisent cette plateforme pour se mettre en valeur, que ce soit par leurs habiletés en danse, chant ou maquillage, ou bien comme artisans, professionnels de la coiffure ou tops en cuisine. Il y a énormément de nouveaux influenceurs qui ont percé grâce à ce réseau. Ils sont souvent grassement payés et adulés par des centaines de milliers de personnes. Beaucoup d’entre eux utilisent des filtres pour améliorer leur apparence (peau lissée, faux cils, nez affiné, lèvres re-pulpées, etc) et reçoivent des commentaires élogieux sur leur physique. TikTok submerge ses fans dans un univers basé sur l’esthétique visuelle et physique. »

« C’est encore pire quand des parents, dit responsables, utilisent des filtres beauté sur les visages de leurs enfants pour les embellir. »

– Caroline Tassé, maman, experte marketing et de l’image

L’enjeu de la transparence

L’experte de l’image rappelle que « Quand un filtre TikTok est utilisé, la vidéo le mentionne. Il n’y a donc pas de ‘cachette’. Les utilisateurs peuvent l’utiliser à leur tour et savent que le contenu qu’ils voient a été amélioré. N’empêche, de nombreux influenceurs font leurs propres montages au préalable, usant des filtres au moyen d’applications tierces, puis en publient le résultat ensuite, sans que TikTok et le reste de sa communauté n’y décèlent les filtres utilisés. Ils peuvent donc améliorer la qualité de la vidéo et modifier leur apparence comme bon leur semble. C’est là qu’on déforme la réalité et qu’on cache la vraie version de soi aux abonnés. »

Exposer ses enfants

Qu’implique cette tendance d’un point de vue éthique, lorsqu’on parle de changer l’apparence de ses enfants de façon récurrente? « C’est encore pire quand des parents, dit responsables, utilisent des filtres beauté sur leurs enfants pour les embellir, pense Mme Tassé. Déjà que d’exposer ses enfants sur les réseaux est une importante décision, changer leur apparence est encore plus lourd de conséquence. Il doit y avoir une grande réflexion à mener sur le rôle des parents et la protection de l’identité visuelle de leur progéniture. »

Perception ou réalité

Mme Tassé estime que le problème d’éthique qu’amènent les filtres dépasse les frontières du numérique et se traduit dans le monde réel par l’altération concrète du corps. « Les filtres beauté complexent les hommes, les femmes et les plus jeunes. Ils déforment désormais notre perception de la réalité, et peuvent influencer les utilisateurs jusqu’à les mener à apporter des changements véritables sur leur apparence (botox, comblement, par exemple). On ne se contente plus simplement de se comparer aux autres ou à ses idoles. On se compare à des personnes dont l’apparence a été artificiellement modifiée sur une appli ou un réseau social. »

Finalement, elle rappelle qu’à travers tout ça, un mouvement prônant l’acceptation de soi et le « body positivity » (positivé corporelle) est aussi actif sur les réseaux sociaux. « Il n’y a pas que des influenceurs avec des filtres sur TikTok, heureusement. Il y a également une tendance qui perdure depuis quelque temps, et c’est la montée en popularité du ‘body positivity’, l’estime et l’amour de soi. On y dénonce justement les filtres en engageant et motivant la communauté à se montrer telle qu’elle est, sans tabou, sans gêne, dans un environnement sain et sécuritaire, loin de l’intimidation et de la haine. »

Crédit Image à la Une : CScience