[ANALYSE] L’intelligence artificielle nous rend-elle plus humains?

L’intelligence artificielle (IA) a une influence de plus en plus grande sur la manière de vivre les uns avec les autres. Nous nous exprimons à travers elle. Nous agissons sous son influence et nous créons une identité digitale grâce à elle. Une belle occasion pour rehausser notre humanité, ou le contraire, si nous ne prenons pas garde aux enjeux éthiques de l’IA.

Il y a deux perspectives à envisager lorsqu’on intègre des notions de droits humains dans la sphère de l’intelligence artificielle. La première pose la question de l’influence de l’IA dans notre manière de vivre avec les autres; la seconde explore la part d’humanité présente dans le développement de l’IA. Sur les deux aspects on s’intéresse aux impacts éthiques de l’IA. D’une part, le regard est sociologique, de l’autre il est mécanique. Il ne faut pas confondre les deux approches, bien que les deux se rattachent à la question des droits humains. On peut commencer par examiner deux notions importantes des droit humains, la liberté d’expression et l’égalité des chances.

« Les lignes directrices proposées sur l’IA devraient donc examiner l’incidence sur les droits de la personne.»

Stéphanie Laulhé Shaelou

LA COMMUNICATION – LE RÈGNE DE L’OPINION 
Perspectives sociologiques

La liberté d’expression est une notion qui se trouve écorchée par les réseaux sociaux. À plus ou moins large audience, ces plateformes constituent des places publiques, des agoras ou encore des forums où l’opinion est reine. La visée amicale et naïve des réseaux sociaux se transforme rapidement en tribune politique, tribune d’information et parfois tribune militante. C’est la raison pour laquelle la liberté d’expression est devenue une valeur si précieuse aujourd’hui.

Mais liberté d’expression ne veut pas dire liberté de dire n’importe quoi sur n’importe qui. L’individu est avant tout un citoyen. S’il a droit à l’expression publique, c’est dans un cadre de bienveillance pour autrui et en respectant la liberté d’autrui à être ce qu’il est. La liberté d’expression prend son sens dans un état de droit où les droits humains sont pris en compte. Elle perd son sens dans un univers non réglementé où la perversion s’infiltre aisément.

La liberté d’expression est un concept qui ne peut pas être détaché des droits humains dans son ensemble. Elle passe après les devoirs du citoyen envers sa communauté. Je peux dire ce que je veux mais je suis entièrement responsable de mes dires et de ce qui en découlera. Je parle en connaissance de cause. C’est un devoir de base du citoyen.

Or, la sphère du privé s’étiolant en faveur de la sphère du public, nos paroles passent graduellement du privé au public. Ce que nous pensions tout bas nous le disons haut et fort sur les réseaux. Ce que nous chuchotions se trouve maintenant inscrit dans des Chats et l’anonymat n’est pas réaliste sur les réseaux sociaux. C’est en partie à cause de l’illusion du privé numérique.

Nos comportements changent. Nous apprenons à juger autrui plus facilement; à exprimer nos désaccords plus aisément; à séduire un plus grand nombre de personnes en même temps. La communication est devenue extrêmement facile et nous en sommes de plus en plus dépendants.

Perspectives mécaniques

Du point de vue de la machine, la liberté d’expression intervient autrement. Elle est présente dans l’élément modérateur des réseaux sociaux. La censure sera effectuée comment, par qui, pour qui? Comment la justifier? Toutes ces questions relèvent de l’éthique de l’IA et doivent être clairement identifiées par les administrateurs de ces réseaux.

L’utilisateur, qui n’a pas saisi le transfert sinueux et graduel du privé au public, manifeste sa frustration de voir ses propos d’ordre privé être jugés par une instance extérieure, comme l’administrateur. Les craintes de se sentir contrôlé viennent souvent du fait que les chuchotements ou messes basses sont mises au grand jour. Le souci grandissant de transparence numérique entraîne nécessairement plus de visibilité dans nos communications puisque tout est chiffré.

L’impression de contrôle est atténuée si nous réalisons à quel point nous consentons à livrer des informations sur notre personne. Aussi, il est rare que le contrôle provienne d’une personne. Les systèmes sont complexes. Il n’y a pas forcément de volonté machiavélique derrière les réseaux. Le conspirationnisme est illogique.

On craint le contrôle par le domaine politique, mais nous devrions d’abord craindre les administrateurs de nos réseaux. Ceux-ci ne travaillent pas pour l’administration publique, même si l’Etat peut parfois le recommander.

L’ACCÈS ET L’ÉGALITÉ DES CHANCES
Perspectives mécaniques

L’accès à tous et l’égalité des chances face à l’IA sont des considérations éthiques. Au Québec, certaines publicités de fournisseurs d’accès aux réseaux dénigrent, avec humour, ceux qui ont une mauvaise connexion internet. Il semble y avoir là un problème éthique. Pourquoi l’accès à l’information et l’accès aux technologies seraient-ils si mal distribués à l’ensemble de la population?

Ces réseaux représentent bien plus que des lignes téléphoniques, il faut se le redire. On voit, par exemple, comment l’éducation pâtit de cette distribution inégale. Les régions se trouvent affectées alors qu’elles auraient droit à l’égalité des chances. L’accès à Internet devient quasiment analogue à l’accès à l’alphabétisation!

Perspectives sociologiques

D’un autre angle, l’IA peut-elle nous rendre plus égaux entre nous? Améliore-t-elle nos chances de réussite à chacun? Mis à part le problème de l’accès à Internet, on peut constater des pas de géants dans des domaines comme la psychologie. Des applications permettent aujourd’hui d’offrir des séances avec un psychologue en réalité virtuelle. La création d’avatars pour le patient et pour le spécialiste permet de créer un anonymat. La séance se déroule dans un environnement contrôlé par les utilisateurs afin de produire une meilleure consultation. Il s’agit d’un progrès important pour les minorités visibles et pour les populations éloignées.

On peut penser aussi aux applications qui offrent de l’aide à distance pour les aînés. Il existe également des outils éducatifs personnalisés qui permettent de mieux accompagner les élèves en difficulté d’apprentissage.

CONCLUSION

Il est difficile de répondre à la question de départ en un seul article. D’autres perspectives sont à étudier comme les perspectives psychologiques, environnementales et bien d’autres.

De plus, il faut examiner de plus près les notions reliées aux droits humains afin de pouvoir mesurer l’ensemble des impacts sociétaux reliés à l’IA. La tâche de l’éthique de l’intelligence artificielle est de déterminer des variables relatives aux valeurs universelles. Il s’agit ensuite d’intégrer ces variables dans le cycle de vie des données afin de quantifier le niveau de responsabilité de l’intelligence artificielle impliqué dans telle ou telle application.

 

BIBLIOGRAPHIE

Bourdon, Marie-Claude, Intelligence artificielle et droits humains : un rapport de l’UNESCO | UQAM, janvier 2020

Calderón, José, Association for Progressive Communications, Artificial intelligence: Human rights, social justice and development

Laulhé Shaelou, Stéphanie, Professor of European Law and Reform and Head of the School of Law, UCLan Cypru, Artificial intelligence And Human Rights , Gold Magazine, 2018

 

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