[TÉMOIGNAGES]- QUELLE PLACE POUR LES FEMMES DANS L'IA?

[TÉMOIGNAGES]- QUELLE PLACE POUR LES FEMMES DANS L'IA?

Cela peut paraître étonnant aujourd’hui, mais à l’origine, l’informatique est un monde de femmes. Tout a commencé avec Ada Lovelace, qui a été une pionnière de la programmation. En 1945, les premiers « ordinateurs » étaient des femmes. Celles que l’on appelait alors les « calculatrices humaines » étaient une équipe de 100 employées de la NASA qui planchaient sur les trajectoires des missiles. Dans les années 1950, les postes-clés des entreprises du secteur sont occupés par des femmes. Dans les années 1960, les femmes représentaient entre 40 et 50% des travailleurs du secteur. Les cerveaux qui ont conçu et développé l’ingénierie logicielle sont majoritairement féminins. Comme les logiciels ont longtemps été considérés comme accessoires par les dirigeants, ce domaine a longtemps été l’apanage des femmes. De plus, l’informatique a longtemps été un secteur de la « bidouille » qui ne permettait pas d’accéder à des métiers prestigieux, ni à des hauts salaires. Avec l’explosion de la micro-informatique dans les années 1990, la gent masculine a commencé à s’emparer de ce domaine et à en prendre le contrôle. Aujourd’hui, seulement 10% des étudiants en informatique sont des femmes et elles ne sont plus que 33% dans les entreprises. Alors, qu’en est-il dans le domaine de l’intelligence artificielle ? CScienceIA s’est entretenu avec trois “Ada Lovelace” d’aujourd’hui. Nesrine Zemirli, data scientist et gestionnaire de projets au centre JACOBB, Joëlle Pineau, directrice du laboratoire en IA de Facebook à Montréal, et Sasha Luccioni chercheuse à Mila. Objectif : mieux comprendre leurs défis et leurs parcours au féminin dans le domaine de l’IA.

CScienceIA : Est-ce compliqué d’être une femme dans le domaine de l’intelligence artificielle ?

Nesrine Zemirli, chercheuse et gestionnaire de projets au centre Jacobb, centre appliqué en IA, et enseignante en IA et Big Data.

Je dirais que c’est compliqué d’être une femme tout court ! Après, je ne le remarque pas vraiment dans mon travail parce que je fais fi des obstacles. Je trouve que l’on a une valeur ajoutée, dans le sens où on est moins cartésienne mais plus intuitive, à mon sens. On a juste une manière complémentaire d’aborder les technologies, c’est ni mieux ni pire, c’est différent. Je trouve que cela fait surtout une différence dans le “managérial”. Je trouve que les cheffes ont une façon plus sociale de manager. Après, la touche féminine n’est pas facile à quantifier ou à qualifier.

Joëlle Pineau, directrice du laboratoire d’IA exploratoire à McGill et directrice du laboratoire en IA de Facebook à Montréal.

Je dirais que ce n’est pas le même parcours pour toutes. Il y en a pour qui c’est plus difficile et d’autres pour qui c’est plus facile. Je crois qu’il y a toutes sortes d’obstacles dans cette carrière-là, certains obstacles sont les mêmes pour tout le monde. Le milieu de la recherche est un domaine assez compétitif qui demande beaucoup de travail et de persévérance. Parce que le milieu est en pleine effervescence en ce moment, ça devient encore plus compétitif. Pour les personnes qui ont plus cette nature compétitive, ça va bien. Mais pour d’autres qui composent plus difficilement avec ce genre d’environnement-là, ça peut être plus difficile.

C’est un milieu qui n’a pas eu beaucoup d’amélioration au niveau de la représentation que ce soit des femmes ou des communautés noires. C’est pas très diversifié et ça n’a pas beaucoup changé en vingt ans. Donc il y a beaucoup d’isolement pour certaines, de remise en question ou de manque de modèles qui peuvent guider. Ce qui peut être difficile pour certaines personnes. Au-delà de ça, comme dans tout milieu de travail, il y en a qui rencontre des situations plus difficiles d’abus de pouvoir et autres, ce qui peut évidemment rendre ça encore plus difficile.

Ce n’est pas un milieu ni mieux, ni pire que d’autres. On a beaucoup de défis. Mais le fait qu’on soit peu de femmes peut surtout amplifier les situations difficiles à cause de l’isolement. En même temps, c’est un milieu qui est très conscient de son manque de diversité et donc qui dans bien des cas cherche à s’ouvrir, à avoir plus de diversité, à donner plus d’opportunités à des gens qui n’ont pas eu autant leur place avant. Que ce soit des bourses pour des étudiantes, que ce soit des invitations pour donner des conférences, etc.

Sasha Luccioni, chercheuse chez AI for Humanity à Mila.

Je viens d’une famille où ma mère faisait déjà de l’IA. J’ai donc été éduquée dans ce milieu de programmation. Petite, on m’a appris à parler des langues orales et puis aussi des langages de programmation. Tout ça c’était vraiment normal. Je voyais ma mère programmer. Donc pour moi ça n’a jamais été un sujet.

Je pense que la première fois que je me suis vraiment posée cette question-là, que j’ai senti que c’était un peu plus difficile d’être une femme dans l’IA, c’est quand j’ai eu des enfants. J’ai eu mes deux filles pendant mon doctorat. C’est là que j’ai compris que notamment en informatique, la plupart des gens travaillent à des heures complètement décalées. Ils travaillent souvent le soir et le week-end, il y a souvent beaucoup de choses qui se passent à ces moments-là. Et donc c’est difficile de faire du 9 à 5 en gros. Donc c’est là où j’ai compris, que ce n’était pas vraiment le fait d’être une femme en tant que telle, mais le fait d’avoir des responsabilités familiales qui rendait ça un peu plus compliqué.

Est-ce que vous pensez que c’est plus compliqué pour une femme d’accéder à des postes stratégiques ?

Nesrine Zemirli : De là où je suis en tout cas je ne vois pas ça. Après, j’ai peut-être la chance d’être dans un bon environnement, en démarrage, où tout est à construire donc il y a de la place à prendre pour tout le monde. Dans l’enseignement, je ne vois pas forcément de différences entre les hommes et les femmes.

Après oui, je vois un plafond de verre. Parfois, on ne comprend pas pourquoi untel à une promotion plus rapidement ou un salaire plus élevé que celui d’une femme ou que lorsqu’un homme parle, on lui donne plus de crédibilité. Moi, j’ai l’impression de devoir plus me justifier quand j’expose des arguments. Il faut faire deux fois plus d’efforts, être un peu plus forte de caractère pour pouvoir s’imposer. On n’est pas jugé seulement sur nos résultats.

Joëlle Pineau : C’est toujours très difficile de le savoir. Personnellement j’ai décidé de ne pas trop y faire attention, de ne pas trop m’en soucier car sinon je trouvais que ce n’était pas sain pour mon esprit. J’ai une capacité, je crois, à faire abstraction de certaines choses puis d’avancer et de trouver des gens qui peuvent être des partenaires positifs et d’éviter ceux dont je sens qu’ils vont être des partenaires plus négatifs. J’ai cet instinct ou cette capacité-là. Donc c’est peut-être un peu pour ça que j’ai su résister dans le milieu.

Il y a beaucoup d’ouverture mais on est encore très peu. Dans mon parcours, j’ai souvent été plus attirée vers des équipes où il y avait plus de mixité et de diversité. Donc je me suis toujours retrouvée dans des situations dans lesquelles j’étais avec d’autres femmes séniores ou professeures.

Mais on est encore peu nombreuses. Si on regarde les chercheurs en intelligence artificielle à un certain niveau de séniorité, on est encore très très peu nombreuses. On a espoir qu’il y en ait plus car la communauté grossit. Le nombre de jeunes chercheuses est en augmentation mais la communauté aussi. On a une grosse conférence dans l’IA, le NEURIPS et en parallèle, il y a des ateliers qui s’appellent Women in machine learning. Il y a 10 ans, on était une trentaine dans cet atelier-là et la conférence accueillait 500 personnes. Puis maintenant, la conférence a quinze mille personnes puis on est mille femmes dans l’atelier. Quand on se représente ça, c’est assez incroyable. Parfois on se retrouve en tour de table et on est là, les survivantes, les dix ou douze qui étaient là dès le début. Il y en a aussi qui sont parties dans d’autres domaines. C’est encore un défi je crois pour certaines de rester. Je suis aussi une des chanceuses qui surtout dans son parcours a trouvé des alliées, des gens qui voulaient supporter ma carrière, m’encourager. Puis c’est un peu pour ça que j’y suis encore.

Sasha Luccioni : Je dirais qu’assez souvent c’est plutôt un atout [d’être une femme] parce qu’on apporte un regard un peu différent. Souvent les hommes blancs ont typiquement une certaine vision des choses à mettre en avant ou à prioriser. Alors quand on a background différent d’eux, que ce soit culturel ou de genre, on peut souvent apporter de nouvelles idées, qui ne sont pas forcément très originales mais parce que moi, j’ai vécu des situations qui me font penser que ça c’est important. Ça peut être un avantage, selon moi, car on apporte une vision différente qui est souvent accueillie par un “ah oui tiens on avait pas pensé à ça” ou “c’est vrai qu’on devrait prendre ça en compte pour le projet.”

Quels conseils pouvez-vous donner aux jeunes filles qui voudraient se lancer dans l’IA ?

Joëlle Pineau : Trouver des équipes dans lesquelles, elles sentent qu’elles vont être supportées et respectées parce que ce n’est pas toujours le cas. C’est de trouver les bonnes personnes avec les bons objectifs pour développer leur carrière. Pis des fois, on a l’impression après avoir fait ses études graduées qu’il faut aller dans tel labo parce que c’est LE meilleur labo au monde, que ce soit le MIT, Stanford ou un autre. C’est peut-être le meilleur sur papier mais c’est ptète pas le meilleur pour chaque personne. Donc l’important c’est de trouver, que ce soit au niveau des postes ou des études, des endroits où notre carrière, et nous comme personne, on va pouvoir s’épanouir. C’est pas nécessairement les mêmes endroits pour tous et toutes.

Sasha Luccioni : Ce qui m’a beaucoup aidé, c’est de trouver des gens qui m’inspirent et de leur demander des conseils. Donc trouver quelqu’un qui fait ce que l’on a envie de faire et puis parler avec cette personne-là pour comprendre par exemple son quotidien, ses défis dans la vie, comment elle en est arrivée là… J’ai souvent eu des mentors femmes qui m’ont beaucoup guidée à des moments de ma vie ou dans mon parcours. Et c’est pas forcément une personne qui va vous inspirer jusqu’à votre retraite. Mais avoir des gens qui peuvent vous guider sur des moments précis comme le choix d’une université ou d’un programme, le premier stage ou le premier travail qu’on cherche. C’est très important d’avoir des gens en qui on peut avoir confiance et qui nous inspirent. Et pas juste quelqu’un qui est loin de nous mais quelqu’un dans le même domaine que nous. La personne que l’on voudrait être plus tard. C’est psychologiquement inspirant d’avoir quelqu’un comme ça dans la vie.

Nesrine Zemirli : Moi ce que je trouve bien dans la technologie, c’est que ça permet d’allier l’ingénierie à de la créativité, dans le domaine de la recherche en particulier. C’est pas quelque chose de rigide. Je veux que les jeunes filles sachent qu’elles ont les mêmes capacités, les mêmes logiques que n’importe quel homme.

L’IA est un domaine tellement vaste qu’il y a de la place pour tout le monde. On n’est pas obligé de développer de l’IA, on peut aussi partir de son métier et voir comment y intégrer de l’IA. Je suis infirmier, aide social, je fais de la musique, etc, je peux me servir de l’IA comme outil qui permet d’améliorer mon quotidien. J’encourage les gens à faire le lien entre les nouvelles technologies et leurs métiers actuels.

On a besoin de mettre cette technologie-là au service de la société et la société n’est pas juste l’apanage des hommes. La société est pour les hommes, les femmes, les plus jeunes, les plus vieux, elle est pour tout le monde.

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