Série cinéma #2: un pionnier nommé Turing

Eugène Goostman, ce nom vous dit quelque chose? En 2014, ce programme élaboré en Russie a réussi à leurrer 33% des juges qui ont cru discuter avec un adolescent ukrainien de 13 ans. Ce test, les informaticiens le doivent à Alan Turing, un des pères de la cryptographie et inventeur d’une machine infernale. Héros de la Seconde Guerre mondiale, il écrit l’histoire de l’intelligence artificielle avec son fameux test d’imitation. Dans son sillage, c’est tout un cortège d’expériences qui voient le jour. Alan Turing aurait-il anticipé l’émergence d’une IA forte? Le 7e art en fait son plat principal avec l’excellent Ex_Machina (Alex Garland – 2015), huis clos habile et troublant.

Nathan, fondateur de Blue Book, mène ses expériences dans un laboratoire isolé en Alaska. À l’intérieur de ce bastion futuriste, la coqueluche des moteurs de recherche met au point une IA poussée qu’il souhaite tester auprès de Caleb, employé de l’entreprise. Autant dire, le Graal pour un informaticien.

De là, Nathan le met directement au parfum: “Tu connais le test de Turing?” Et Caleb de répondre: “Il s’agit de faire converser un humain et un ordinateur. Si l’humain ne perçoit pas qu’il parle avec une machine, alors le test est validé 〈…〉 tu développes une IA?                                       

Je l’ai déjà développé, et au cours des prochains jours, ce sera toi l’élément humain du test de Turing.”

En acceptant de venir, le jeune programmeur s’offre l’occasion de participer à une expérience inédite. À tel point qu’il ajoute: ” Si la machine que tu as créée a une conscience, ce n’est plus l’histoire de l’Homme, là, c’est l’histoire des dieux. “

C’est alors que notre protagoniste amorce une expérience prophétisée par un prodige qui se révélera petit à petit nauséabond. Mais pour comprendre ce que Nathan veut mettre en évidence, faisons d’abord marche arrière, dans les pas d’Alan Turing.

 

AD VICTORIAM!

Contre toute attente, Alan Turing réalise une prouesse épique en perçant Enigma. Après avoir rejoint les services de renseignement britannique en 1939, ce brillant mathématicien décode la machine des Allemands dite “inviolable”. Avec son équipe, il dispose de 18h chaque jour pour intercepter les messages et les décoder parmi 159 milliards de milliards de combinaisons possibles. Puis en 1940,le casse-tête est enfin déjoué. Sans ces machines électromécaniques, il aurait fallu 20 millions d’années pour intercepter les stratagèmes de l’Allemagne hitlérienne. Les Britanniques devront cependant transmettre les renseignements au compte-gouttes pour ne pas éveiller les soupçons du camp adverse. Secret militaire oblige, c’est à partir des années 70 que l’on commencera à parler de ses travaux, qui ont écourté la guerre de deux ans.

 

UN TRIANGLE INÉDIT

Caleb a une semaine pour déterminer si le robot Ava est apte à entrer dans la cour des grands. D’abord, le prototype apparaît sous son plus simple appareil, laissant percevoir sa mécanique interne. Ava impressionne Caleb et donne le ton: “tu vois que je suis une machine”. Consciente de sa propre existence, celle-ci fait preuve d’une notion de temps et va ensuite examiner à son tour le jeune informaticien avec des tests psychologiques. Dès lors, le robot émet une complainte quant à leur relation qu’elle juge trop professionnelle. Ava montre donc les signes d’une IA et ce, grâce à ses capacités linguistiques de haute volée. Tous ces ingrédients l’introduisent définitivement dans une dimension plus humaine.

 

À mesure que leurs liens se resserrent, le robot prend l’allure d’une femme séduisante. Rythmés par des coupures de courant, les dialogues s’intensifient et la tension monte d’un cran. Car Ava profite des instants d’intimité pour manifester sa méfiance envers le génie. La collaboration entre l’entrepreneur et Caleb se délite à mesure que les jours passent. Un sentiment émaillé par le comportement de Nathan qui agit comme une chape de plomb sur son invité. De surcroît, une lueur de cynisme et d’alcoolisme filtre derrière ce caractère de génie.

 

FEINDRE LA CONSCIENCE

Alan Turing laisse une empreinte à travers son procédé expérimental unique. Après la victoire des alliés, Alan Turing va se consacrer à de nouvelles recherches scientifiques qui formalisent les bases de l’intelligence informatique. En plein processus de castration chimique, il signe en 1950 un nouveau chapitre avec l’évaluation d’un cerveau électronique. Il publie dans la revue MIND un article fondamental Computing Machinery and Intelligence dans lequel il souligne les stigmates d’un raisonnement humain lors d’échanges entre l’Homme et le programme. 

«Alan Turing invente la vision algorithmique du savoir» – Michel Serres, Philosophe. 

Il mesure donc la capacité d’une IA par un processus bien distinct: un examinateur dialogue avec deux interlocuteurs tout en sachant que l’un des deux est une machine. Après 5 minutes de conversation, l’homme doit réussir à déterminer lequel de ses deux correspondants est l’IA. Nota Bene: le test n’évalue pas l’intelligence du logiciel, mais sa capacité à feindre le comportement humain…et les erreurs font preuve d’humanité!Le génie s’éteint en 1954 par empoisonnement au cyanure. Clap de fin, sans tambour ni trompette pour un génie qui a rendu un fier service à l’Europe. Pour les cryptologues, il demeure plus que jamais une référence théorique pour se protéger des cyberattaques. 

 

LA BELLE ÉCHAPPÉE

Surprenante à plus d’un titre, Ava inverse la mécanique. Depuis le début, elle orchestre les fameuses coupures de courant à son avantage. À l’abri des caméras de surveillance, elle sait comment caresser le célibataire dans le sens du poil. Entre Nathan et son poulain, rien ne va plus. Le fondateur de Blue Book avance avec conviction les moyens mis en œuvre par Ava pour s’échapper du centre de recherche. La manipulation, la séduction, la conscience de soi font la preuve d’une IA forte incontestable.

Caleb ne sait plus à quel saint se vouer. C’est l’arroseur arrosé. S’en suivent des scènes saisissantes avec une femme sensuelle prête à tout pour se soustraire à son créateur. Abandonnant les examinateurs à leur triste sort, elle affronte la jungle urbaine, loin de sa cage de plexiglas.  A-t-elle hérité de l’ADN humain pour réussir ce tour de force?

 

L’HÉRITAGE DE TURING

Speed dating 2.0

Le mathématicien prévoyait que 50 ans plus tard, on aurait développé des machines assez rapides pour tromper quelqu’un dans 70% des cas. Suite à sa disparition, des générations d’experts vont tenter de percer la même question: “une machine peut-elle penser ?”. Basés sur un principe similaire, ELIZA (Joseph Weizenbaum – 1966), Parry (Kenneth Colby – 1972), et Cleverbot (Rollo Carpenter- 1988) font illusion auprès des chercheurs. Par exemple, l’agent conversationnel Eugène Goostman a réussi à duper 33% les juges le 7 juin 2014. Pour le jury britannique, il est présenté comme un ukrainien de 13 ans dont l’anglais est sa seconde langue. Cette configuration a valu plus d’indulgence auprès des examinateurs, ce qui en définitive a constitué un frein à la crédibilité du programme.

 

Un résultat contesté

Pour Jean-Paul Delahaye, professeur à l’Université de Lille 1, le test de Turing n’est pas encore validé. Le co-auteur du livre Lettres à Alan Turing (Éditions Thierry Marchaisse) pense que l’annonce de la Royal Society est “malhonnête”, car en aucun cas, le mathématicien ne parlait de ces conditions. Ainsi, plusieurs points seraient à revoir pour valider le test: le pourcentage d’examinateurs convaincus (50%), la durée du dialogue (1 heure), l’âge de l’interrogé (adulte) et sa langue maternelle.

Contrairement à ce que l’Université de Reading a avancé, les interlocuteurs virtuels ne possèdent pas encore la capacité de raisonnement qui est à l’image du test de Turing. De même que du personnage d’Ava, aucun modèle ne possède ses capacités linguistiques. 

 

Échec et mat

Le 11 mai 1997 à New York, c’est au tour de Gary Kasparov de s’incliner devant Deep Blue.

Et cette fois-ci, ce n’est pas dans un concours d’éloquence que le logiciel d’IBM a fait ses preuves. Dans un match de revanche, deux monstres de calcul s’affrontent devant un échiquier. D’un côté, le champion du monde dit “imbattable” et de l’autre, un logiciel fait de 256 processeurs calculant 200 millions de possibilités en quelques secondes. Le russe, épuisé, abandonne la partie au 19ème coup.

 

Un modèle contemporain

Cette aventure humaine met en lumière les avancées de l’apprentissage automatique qui aujourd’hui est un enjeu commercial sans précédent pour les entreprises. La tête dans les nuages, Alan Turing imaginait déjà une machine qui décompose en éléments simples les étapes d’un calcul. Devant la caméra du CNRS, philosophes et chercheurs en informatique défilent pour parler de ses talents de visionnaire: 

«Plus de 70 ans après son premier article, on pense qu’Alan Turing a trouvé la bonne définition. Ce que la machine de Turing peut faire, c’est ce que font les ordinateurs d’aujourd’hui.» – Laurent Bienvenu, chercheur en informatique. 

Le concept de Turing répond sans aucun doute aux enjeux de la cybercriminalité. C’est ainsi que les protocoles cryptographiques encadrent nos achats et tous les accès en ligne. Quel que soit l’environnement, les informaticiens doivent apporter une preuve que les programmes qui utilisent du chiffrement sont bien sécuritaires. 

Finalement, le suicide d’Alan Turing l’a dispensé de vieillir et d’avoir la reconnaissance de la couronne britannique pour son rôle capital durant la guerre. Condamné en 1952 pour “outrage aux bonnes mœurs”, il obtiendra cependant des excuses officielles du Premier ministre Gordon Brown. Puis en 2013, Élisabeth II le réhabilite et le gracie à titre posthume. À tel point qu’il figure désormais sur les billets de 50£…la moindre des choses.

À lire : Le jour où Deep Blue a battu Garry Kasparov aux échecs

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