[ENTREVUE] Éric Caire : « Le défi d’expertise en IA est très clairement une priorité »

Dans le cadre de notre série consacrée aux Défis 2022 de l’IA, le tout nouveau ministre de la Cybersécurité et du Numérique, Éric Caire, évoque ses priorités pour 2022 : attirer l’expertise en intelligence artificielle (IA), réorganiser les organismes publics, créer un service collectif de notifications pour l’ensemble des ministères, former à la cybersécurité, proposer aux jeunes un cours de citoyenneté québécoise et mieux encadrer l’IA via des mesures prises avant la fin de l’année…

Au moment où vous prenez vos nouvelles fonctions, quelles sont vos priorités en matière d’intelligence artificielle ?

Nous avons plusieurs défis à relever. D’abord, à mon sens, le défi d’expertise est très clairement une priorité. Pour développer l’intelligence artificielle, nul ne peut jouer aux apprentis sorciers ou s’improviser développeur d’applications d’IA. Ici, au Québec l’expertise est de très haut niveau. Pour le Gouvernement du Québec, attirer ces experts-là implique des enjeux financiers très élevés.

Notre approche consiste, par conséquent, à développer des partenariats avec les milieux académiques et de recherche et aussi avec les entreprises privées afin d’empêcher toute compétition malsaine qui conduirait à une explosion des salaires.

Ensuite, comme l’IA se nourrit de données et que le gouvernement du Québec, par ses attributions, possède une banque de de données intéressante, il faudrait pouvoir utiliser cette manne-là. Mais cette richesse est tellement morcelée… Ainsi, un travail colossal est nécessaire, au préalable, en termes de réorganisation des services publics pour rendre accessibles les données et les rendre utilisables par les applications d’IA.

Le dernier défi est d’ordre éthique : l’IA amène des promesses mais conduit parfois à des dangers notamment en termes de discriminations, de protection de la vie privée. Si le respect des droits de l’homme est garanti par la Charte des droits et libertés de la personne, quelquefois ces préoccupations ne sont pas introduites concrètement dans l’application dès la conception.

 C’est pourquoi nous travaillons avec des chercheurs en recherche éthique : si un cadre législatif doit voir le jour, il sera ainsi adapté à l’objectif d’éradication des biais induits lors de la constitution des algorithmes. Mais nous en sommes plus à l’étape de la recherche et de l’analyse. Nous n’en sommes pas encore à la rédaction d’un projet de loi qui réglementerait l’IA, par exemple.

L’OBVIA nous a déjà remis un rapport lorsque nous avons lancé notre Stratégie d’intégration de l’intelligence artificielle dans l’administration publique 2021-2026 sur l’IA.

Ce qui nous a amenés à avoir des réflexions poussées sur ces éléments-là. Avec l’adoption de la Loi 64, les choses étaient plus simples, car nous avions pour modèle le RGPD européen. Tandis que sur ces questions d’ordre éthique et sur la constitution des algorithmes, la situation est moins claire. Quoi qu’il en soit, avant la fin de mandat, il faudrait avoir une vision claire, la Stratégie s’étend jusqu’en 2026, il faudrait que ces considérations-là soient réglées avant le déploiement d’applications d’IA au sein des organismes du Gouvernement.

Avant la fin 2022, vraisemblablement… mais, si nous n’avons pas de projet de loi sur le sujet, c’est que nous avons jugé que ce n’était pas nécessaire. En tout état de cause, il faut prendre des dispositions pour clarifier la situation, avant la fin de l’année.

Comment comptez-vous vous attaquer aux obstacles entravant la littératie numérique et le développement des compétences numériques ?

Nous prévoyons deux axes : agir dans notre propre organisation et au niveau de la société civile.

 Nous avons mis en place l’Académie de la transformation numérique (ATN) en partenariat avec l’Université de Laval précisément pour offrir des formations aux niveaux collégial et universitaire. L’objectif étant de renforcer les compétences en nouvelles technologies des agents. Pour amener l’individu à aller au niveau de compétence qu’il souhaite.

Pour la société civile, comme nous avons aboli, en janvier 2020, le cours d’éthique et culture religieuse (ECR), celui-ci va être remplacé dès la rentrée scolaire 2022-2023 par un cours de citoyenneté québécoise. Il est prévu que les jeunes, dès le plus jeune âge, soient initiés aux technologies numériques, et par extension, à l’intelligence artificielle.

La formation des employés à la cybersécurité est un élément clé pour lutter contre la cybercriminalité dans les PME, que prévoyez-vous en la matière ?

La cybersécurité devient une mission régalienne de l’État. L’ATN donne déjà des formations en cybersécurité. Cependant, nous travaillons, à l’heure actuelle, sur un programme, dont je ne peux pas encore donner les détails, qui prévoit des formations à la fois pour les employés des organisations gouvernementales mais aussi pour les PME. Chacun sait que ces dernières disposent de moins de moyens que les grandes entreprises pour se protéger et sont plus vulnérables face aux cyberattaques. Ce programme s’inspirera de pratiques puisées à l’étranger, mais je ne peux pas en dire plus.

Comme vous prenez la tête de ce nouveau ministère, quels sont les dossiers prioritaires auxquels vous allez vous atteler en 2022 ?  Comment la COVID-19 vient-elle bousculer vos ambitions ?

La COVID est un accélérateur de la transformation numérique. Car elle nous force collectivement à opérer avec un nouveau paradigme à savoir “le travail chacun chez soi”. Comment l’État peut-il continuer à proposer des services au public sans accès physique ? La solution adéquate, bien évidemment, se trouve dans le numérique. Il est incontournable.

Pour comprendre l’ampleur du besoin numérique, voici quelques chiffres :  le gouvernement du Québec dépense annuellement 4,3 milliards de dollars pour la transformation numérique et les investissements d’infrastructures atteignent 17 milliards sur 10 ans. De plus, 22 000 personnes sont mobilisées, salariés et consultants, pour accompagner cet effort de la transformation numérique.

Notre réseau de la santé ou d’autres services continuent, pourtant, de manipuler des fax et utilisent encore beaucoup trop de papier. Certaines organisations demandent encore aux usagers d’aller porter tel ou tel document à tel endroit plutôt que d’utiliser les outils en ligne. Nous sommes encore très loin du compte.

Comment autant de ressources humaines, matérielles sont-elles englouties pour un résultat si peu perceptible ? C’est à cause de l’individualisation de nos organisations. Elles ne travaillent pas de façon concertée et elles n’ont pas une vision claire qui serait plus centrée sur celle du Gouvernement. C’est comme si chaque entité existait par elle-même.

Mon ministère a donc pour objectif premier de changer la culture de ces organisations pour qu’elles se projettent dans le prisme du Gouvernement du Québec. Parfois, les décisions devront être centralisées mais pas nécessairement. C’est la vision qui doit être collectivisée.

Par exemple, pour la Stratégie sur l’IA, il a fallu se donner une vision collective. Si le besoin d’untel est le même que celui d’autres organismes autant mettre en commun ses efforts, avant de se lancer, pour obtenir une solution commune.

Eh bien, pour les organismes du Gouvernement du Québec, ce doit être la même chose. C’est la raison pour laquelle, plutôt que chacun continue de fonctionner avec sa propre plateforme individuelle de consultation, dorénavant une seule plateforme est disponible pour l’ensemble des services. Et ce service est obligatoire depuis 2019. De même, dans les mois qui viennent, pour communiquer avec les citoyens soit via leur téléphone intelligent soit via leur ordinateur, nous allons utiliser un service collectif de notifications pour l’ensemble des ministères. En 2022, toutes les organisations gouvernementales devront utiliser ce service unique.

Entretien réalisé par Nora Azouz, Rédactrice en chef de CScience IA

Cette entrevue s’inscrit dans le cadre de notre série consacrée aux “Défis 2022 de l’IA : vers une IA responsable, éthique et inclusive”.

Crédit Photo : Ministère de la Cybersécurité et du Numérique