[ÉDITORIAL] L’IA peut-elle sauver la planète ?

Alors que la COP26 touche à sa fin dans un climat d’alerte majeur et des promesses gouvernementales qui apparaissent déjà comme inadaptées à l’ampleur des catastrophes annoncées, les nouvelles technologies et au premier chef celles utilisant l’intelligence des données peuvent-elles inverser la tendance ? État des lieux.

La COP26, qui a réuni pendant deux semaines à Glasgow, les chefs d’États et les organisations internationales spécialisées dans la lutte contre le climat, aura comme tous les sommets qui se sont succédé avant elle apporté autant d’effroi, d’espoir, d’interrogations et de doutes mêlés.

L’objectif de limiter à 1,5 degré Celsius la température moyenne du globe en limitant à 45% les émissions de CO2 en 2030 par rapport à celles de 1990, paraît d’autant plus vain que les promesses qui ont été faites depuis près de trente ans n’ont, dans leur grande majorité, jamais été tenues.

C’est le sentiment d’impuissance qui domine et le terrible constat qu’avec les efforts actuels notre monde se dirige tout droit vers le chaos climatique dans une vingtaine d’années à peine avec une augmentation des températures moyennes de 2,7 degrés Celsius. La fin du monde tel que nous le connaissons.

VERS UN NOUVEAU MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT

Ce constat implacable, terrifiant, appelle un sursaut individuel et collectif d’une ampleur inégalée dans l’histoire de l’humanité. Certains experts scientifiques, à l’image de ceux du GIEC, appelant même déjà ouvertement à la décroissance.

C’est principalement à notre mode de consommation, de nourriture, d’énergie, de loisirs, que s’adressent les principales injonctions prêtant à nos indispensables réadaptations comportementales les allures d’une révolution majeure à laquelle personne sans doute n’est préparé.

« Les organisations doivent impérativement réconcilier l’usage des données consommatrices d’énergie avec leurs objectifs de développement durable. » – Philippe Régnoux, Directeur de publication CScience IA

Les individus et les industries seules ne voudront s’y résoudre de leur plein gré, tant les habitudes actuelles sont éloignées des changements à accomplir en un laps de temps si court, et le fait pour les gouvernements d’imposer ces changements de manière trop drastique risque de provoquer de violentes divisions politiques et sociales.

L’équation s’avère déjà d’une complexité sans nom. Et le nouveau modèle de développement à mettre en œuvre ne se fera pas sans heurts.  

PRÉDIRE POUR MIEUX CONSOMMER

Dans ce contexte de périls, d’impuissance et de grande incertitude, les rapides et profondes mutations technologiques des dernières années apparaissent évidemment comme les rares lueurs d’espoir dans un ciel chargé. 

Et en particulier les outils du numérique qui, selon un récent rapport des chercheurs de l’initiative Sustainability in the Digital Age ayant compilé une base de données de près de 200 programmes d’atténuation des changements climatiques grâce au numérique, pourraient permettre une meilleure mobilisation des données pour aider la prise de décision à différents niveaux. En somme, le numérique pourrait éviter à nos dirigeants de naviguer à vue.

« Ces nouveaux systèmes prédictifs nous permettent notamment de minimiser les coûts de gestion des stocks et de transports de matière et d’énergie pour les entreprises. » – Philippe Régnoux, Directeur de publication CScience IA

De même, selon des experts des Nations-Unies qui se sont exprimés sur le sujet lors de la COP26, l’intelligence artificielle et les technologies numériques pourraient nous aider à réduire jusqu’à 20% des émissions de CO2 d’ici 2030. La moitié de la cible idéale visée. Une manière d’atténuer les efforts drastiques demandés aux individus et aux entreprises.

La raison principale de ce mérite tient à une meilleure prédictibilité des effets de nos actions grâce à une analyse poussée des données. La nouvelle plateforme d’information interactive lancée par Mila le 14 octobre dernier, permet déjà d’ailleurs de visualiser les effets du réchauffement planétaire à court terme en plusieurs endroits de la planète grâce à l’analyse de gigadonnées.

Ces nouveaux systèmes prédictifs nous permettent notamment de minimiser les coûts de gestion des stocks et de transports de matière et d’énergie pour les entreprises.

Ainsi, la collecte des données en temps réels, grâce aux capteurs ou aux objets connectés, permettrait des économies substantielles d’eau et d’énergie.

LE COÛT ÉNERGÉTIQUE DES DONNÉES

Mais ces nouvelles technologies numériques salvatrices ne sont pas sans effet sur la consommation d’énergie. On mesure aujourd’hui à quel point notre usage effréné du numérique à l’échelle planétaire présente un coût environnemental élevé.

Des estimations faites en 2015 laissaient déjà entendre que les technologies de l’information et des communications représentaient alors près de 5% de la demande énergétique mondiale. Six ans après, inutile de dire que ce chiffre déjà important n’a pu qu’augmenter avec l’usage grandissant des services en ligne. En particulier durant la pandémie.  

« Réduire l’empreinte carbone des technologies informatiques doit être une priorité des organisations en misant sur les énergies renouvelables, les algorithmes écoénergétiques ou bien encore sur le verdissement des centres de données. » – Philippe Régnoux, Directeur de publication CScience IA

En 2019, une étude de l’Université du Massachusetts mettait en évidence que la mise sur pieds d’un seul dispositif de NLP, autrement dit de Traitement de Langage Naturel, gros consommateur de données s’il en est, émettrait l’équivalent de cinq fois les émissions de gaz à effet de serre d’une voiture pendant toute sa durée de vie. 

De même, les exemples de recours à l’intelligence artificielle pour aider à l’exploration, l’extraction et la production pétrolière et gazière ne sont pas les marques d’un progrès flagrant de l’humanité et du développement durable.

Bref, envisager l’apport de l’IA en environnement est loin d’être tout vert ou tout noir. 

REPENSER LE DÉVELOPPEMENT DURABLE GRÂCE À L’INNOVATION TECHNOLOGIQUE

Il convient donc d’intégrer pleinement l’utilisation des technologies numériques dans les normes ESG des entreprises, des industries et des organisations. Des critères environnementaux, sociaux et de saine gouvernance doivent guider les choix stratégiques et les investissements.

En d’autres termes, les organisations doivent impérativement réconcilier l’usage des données consommatrices d’énergie avec leurs objectifs de développement durable.

De ce fait, réduire l’empreinte carbone des technologies informatiques doit être une priorité des organisations en misant sur les énergies renouvelables, les algorithmes écoénergétiques ou bien encore sur le verdissement des centres de données.

La stratégie de données des organisations, notamment appliquée à la chaîne d’approvisionnement qui représente jusqu’à 90% des impacts environnementaux des entreprises, serait en mesure de garantir une stratégie de développement durable si elle est claire et assumée par chaque industrie.  

Mais il faut surtout que cet effort soit coordonné au niveau mondial. Le lancement, en marge de la COP26, du Hub d’Innovation des Nations-Unies pour le changement climatique, qui réunira plusieurs experts du climat autour d’une plateforme d’analyse des données à l’échelle planétaire afin de mieux prédire et corriger les effets néfastes de nos comportements, est une source d’espoir supplémentaire.

Le 30 novembre prochain, l’émission spéciale et en direct que propose la rédaction de CScience IA, en partenariat avec les Fonds de Recherche du Québec, le Conseil de l’Innovation du Québec et Forum IA Québec, permettra d’interroger nos deux invités spéciaux, le Scientifique en chef et l’Innovateur en chef du Québec, sur ces questions. 

En attendant, bonne ride à vélo !  

 

Philippe Régnoux
Directeur de publication, CScience IA
p.regnoux@galamedia.ca

Crédits photo : Istock / metamoworks