Sextorsion sur Wizz : des cas ciblant de jeunes victimes

Sextorsion sur Wizz : des cas ciblant de jeunes victimes

L’application française Wizz est pointée du doigt par de nombreux organismes et institutions dans le monde, dont le Centre canadien de protection de l’enfance (CCPE), en raison du nombre alarmant de signalements qu’ils perçoivent d’adolescents victimes de sextorsion au cours de l’année écoulée.

La sextorsion est sans aucun doute l’une des formes de harcèlement sexuel les plus répandues en ligne, surtout lorsqu’il s’agit de jeunes adolescents. Ce type d’abus consiste à soutirer des images compromettantes à un individu, en utilisant toutes sortes de moyens et de manipulations, dans le but de le faire chanter pour obtenir de l’argent ou d’autres contenus osés.

Wizz pointée du doigt

Depuis l’essor des réseaux sociaux et des plateformes numériques il y a quelques années, un fléau de harcèlement en ligne, notamment sexuel, a fait irruption dans notre société. Qu’il s’agisse d’Instagram, de Facebook ou de Snapchat, chacune accuse de nombreuses failles concernant la sécurité et le bien-être de ses utilisateurs. Aujourd’hui, c’est la sûreté de l’application Wizz qui est remise en cause, après le signalement de nombreux cas de sextorsion. Le réseau social pour adolescents serait en effet source d’attraction pour de nombreux prédateurs sexuels, dont des sextorqueurs.

Cyberintimidation et sextorsion : quand des adolescentes se donnent la mort

De plus en plus d’organismes, dont le Centre canadien de protection de l’enfance (CCPE), dénoncent l’omniprésence des cas de sextorsion ciblant les jeunes sur l’application Wizz. Selon René Morin, porte-parole du CCPE, une jeune victime de sextorsion peut passer des années sous l’emprise dévastatrice d’un cyber-malfaiteur, sans jamais même en parler. Le sextorqueur miserait avant tout sur la naïveté, la culpabilité et le besoin de la victime d’acheter la paix par tous les moyens.

« Très rapidement on s’est rendu compte que les signalements concernant cette application augmentaient plus rapidement que les signalements concernant n’importe quelle autre plateforme. »

– René Morin, porte-parole du Centre de protection de l’enfance (CCPE)

Selon René Morin, près de 200 signalements ont été enregistrés depuis 2021. Néanmoins, les choses semblent s’être assombries au cours de la dernière année, puisque Wizz a généré dix fois plus de cas de sextorsion en 2023 qu’en 2022.

« Très rapidement, on s’est rendu compte que les signalements concernant cette application augmentaient plus rapidement que les signalements concernant n’importe quelle autre plateforme. Ce qui nous a amenés à sonner l’alarme », déclare M. Morin.

Rappelons qu’en janvier dernier, Google Play et l’App Store ont tous deux retiré Wizz de leur plateforme, en raison d’avertissements lancés par des organismes américains quant aux cas de sextorsion impliquant des utilisateurs mineurs. L’organisation à but non lucratif Network Contagion Research Institute, par exemple, rapportait dans une étude que « certaines victimes déclarent avoir été ciblées par des sextos quelques minutes après avoir rejoint l’application, ce qui suggère que les criminels ont saturé Wizz ». Or, seulement quelques jours après son bannissement, l’application a fait son retour sur les Google Play et l’App Store, après s’être conformée à de nouvelles restrictions, ayant intégré une reconnaissance faciale pour déterminer l’âge des utilisateurs. Des mesures qu’un cyberexpert qui se fait appeler « Aaron » prétend avoir aisément contournées, « en modifiant des requêtes et en envoyant une photo avec l’âge souhaité ». Cet expert qualifié de « pirate éthique » relève plusieurs failles de sécurité, et révèle le fruit de ses découvertes au moyen de captures – anonymisées – d’informations personnelles, récupérées lors de ses échanges sur l’application.

Mais pourquoi la sextorsion est-elle aussi présente sur l’application Wizz?

Un Tinder pour ados

Lancée en 2019, Wizz est une application d’une entreprise française éponyme, basée à Paris, qui s’adresse aux jeunes âgés de 12 à 21 ans. Elle compte actuellement plus de trois millions d’utilisateurs dans le monde, et a été téléchargée plus de 16 millions de fois depuis son lancement. Wizz se classe 28e parmi les 100 applications les plus populaires dans le domaine des réseaux de rencontres.

En théorie, le concept de cette plateforme est de mettre en contact ses jeunes abonnés, et de façon aléatoire, avec des inconnus à travers le monde, dans le but de connecter et discuter de façon sécuritaire. Autrement dit, Wizz est décrite comme une sorte de Facebook, mais exclusif aux adolescents.

En réalité, certaines des caractéristiques de Wizz s’apparentent davantage à celles d’un site de rencontres pour adultes. En effet, cette application est désormais connue comme le « Tinder pour ados », en grande partie pour sa fonctionnalité « swipe left » (faire glisser vers la gauche).

« Là où vous avez des jeunes, il risque fort probablement d’y avoir des gens qui ont des intérêts sexuels pour des adolescents et enfants (…) »

– René Morin, porte-parole du Centre de protection de l’enfance (CCPE)

Selon M. Morin, Wizz offre un concept idéal, voire idyllique, pour les prédateurs sexuels en ligne. Il ajoute : « Là où vous avez des jeunes, il risque fort probablement d’y avoir des gens qui ont des intérêts sexuels pour des adolescents et enfants (…) Le fait que Wizz mette aussi facilement des enfants en contact avec des étrangers est précisément ce contre quoi on lutte. »

Pourtant, la société française à l’origine de son développement, VLB, affirme que la plateforme offre un environnement virtuel totalement sécurisé, grâce à un système de reconnaissance faciale efficace à 98,5 %. Selon elle, seuls les jeunes âgés de 12 à 21 ans ont accès au réseau social.

Or, l’introduction d’un tel mécanisme ressemblerait plutôt à un coup de marketing qu’à un système de sécurité réellement efficace, et viserait davantage à apaiser les inquiétudes et à attirer la curiosité des jeunes, selon M. Morin : « Nous avons fait nos propres tests. Deux femmes analystes de notre équipe, âgées de 23 à 25 ans, ont réussi à créer des profils sous l’identité de garçons de 16 ans. Alors, on a beau ajouter l’intelligence artificielle dans le marketing pour rehausser le tout, on voit bien que c’est facile à déjouer. »

Parmi les statistiques révélées par la plateforme cyberaide.ca, un programme du CCPE, et le Centre de signalement des cas d’exploitation sexuelle des jeunes au Canada, 91% des cas signalés relèvent de la sextorsion.

La cible

L’une des principales particularités du phénomène de la sextorsion est sa cible.

Toujours d’après le CCPE, ce sont les jeunes garçons âgés entre 15 et 17 ans qui seraient les plus susceptible d’être victimes de sextorsion. On rapporte que ces adolescents seraient concernés par 93% des cas enregistrés.

« Il y a beaucoup d’adolescents qui pratiquent la sextorsion. »

– René Morin, porte-parole du Centre de protection de l’enfance (CCPE)

Pourquoi les garçons ? Le désir d’explorer leur sexualité naissante y serait pour quelque chose, selon M. Morin. « Les garçons ayants les ‘hormones dans le tapis’ sont susceptibles de se faire prendre au piège. Ils vont recevoir des images d’une jeune fille en train de se dévêtir, personnifiée par quelqu’un qui leur demande d’en faire autant. Ces images sont alors captées à leur insu et, quelques jours après, ils reçoivent un message menaçant de partager leurs photos. »

M. Morin précise toutefois que le piège du sextorqueur, qui s’y consacre à temps plein, s’étale généralement sur une longue période, dans le but de gagner la confiance de sa cible et de recueillir un maximum d’informations personnelles sur elle, pour ensuite faire pression sur sa victime.

« On a constaté dans les dernières années l’existence d’organisations criminelles basées à l’étranger ―au Nigéria, en Côte d’Ivoire, aux Philippines― qui ne font que ça, de la sextorsion. Pourquoi ? Eh bien parce que c’est payant », de suggérer déclare le porte-parole du CCPE.

La désensibilisation d’une génération

Néanmoins, René Morin souligne que les adultes ne sont pas les seuls à être à l’origine du phénomène de la sextorsion. Au contraire, il ajoute qu’ « Il y a beaucoup d’adolescents qui pratiquent la sextorsion. »

Ce fait frappant pourrait mettre en évidence un autre problème : la désensibilisation des jeunes à la criminalité sexuelle en ligne. Après tout, ils grandissent dans un monde où le partage de contenu, l’hypersexualisation et le voyeurisme numérique sont monnaie courante. C’est du moins ce que craignent les experts : « C’est une préoccupation qu’on a tous dans le milieu, à savoir si l’on ne serait pas en train de sacrifier une génération sous l’hôtel du numérique. Il y a beaucoup de choses qui sont arrivées―médias sociaux, plateformes numériques―très vites. Cela a créé toutes sortes de bouleversements et, comme société, on n’était peut-être pas en mesure d’encaisser tout ça et de s’adapter, ne serait-ce que sur le plan législatif », observe M. Morin.

Il reste toutefois optimiste quant à l’avenir pour les prochaines générations, car de plus en plus de lois sont adoptées en faveur de la lutte contre ce fléau. Le 27 février dernier, le gouvernement du Canada a déposé le projet de loi sur les préjudices en ligne (C-63), une législation qui établirait des règles pour assurer la sécurité des Canadiens, et qui rendrait les plateformes en ligne responsables du contenu qui y est diffusé.

M. Morin ajoute : « Je pense que le gouvernement a fini par comprendre le message. Malheureusement, la génération actuelle en paie le prix. Même qu’elle le paie très cher. »

Crédit Image à la Une : Daria Nepriakhina, Unsplash

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